top
geo
eco
nom
ie.fr

La production du surplus conquiert tous les continents


un tour de potier




La cueillette, qu’elle soit végétale ou animale, est une économie primitive indépendante des flux et des échanges commerciaux. Ce mode de subsistance des primates, comme du genre Australopithecus, repose sur la satisfaction des besoins par un prélèvement direct des ressources. L’apparition des premiers outils lithiques, quelques centaines de milliers d’années avant les plus vieux fossiles du genre Homo[1], serait donc la plus grande des évolutions humaines. En effet, l’outil change la préhistoire et les derniers Australopithèques, au physique plus « robuste » que le « gracile » genre Homo, n’en font pas un grand usage. Ceux-ci disparaissant, en Afrique orientale, un million et demi d’années plus tard, quand la technique de l’Acheuléen succède à l’Oldowayen.

Aussi, cette nouvelle technnique accompagne les migrations d'Homo heidelbergensis autour du bassin méditerranéen, en Europe septentrionale et en direction de l’Asie orientale. D'ailleurs, sur le même modèle, dans les Pyrénées, et un peu plus tardivement, l’industrie lithique du Tayacien ancien de l’homme de Tautavel, à savoir une phase intermédiaire entre cet Acheuléen et le futur Moustérien, fait appel à près de 20 % de matériaux éloignés à une trentaine de kilomètres de la production. Une logistique primitive qui témoigne d’une bonne anticipation des besoins, d’une connaissance approfondie des ressources naturelles sur un vaste territoire ainsi que d’un certain degré de division du travail comme l’économiste Adam Smith le suppose.

Cet a priori, la grotte de Qesem, dont les premières occupations remontent à environ quatre cent mille années dans l’actuelle Israël, le confirme pleinement. Quelques ossements d’animaux prouvent une planification de la découpe, le dépeçage sur un autre site et une extraction de la moelle avant la cuisson. Avec cela, l’analyse de quelques-unes des dents humaines suppose des hybridations entre les présumés descendants d’Heidelbergensis, que sont les Homo sapiens et les Homo néanderthalensis. Des caractéristiques finalement communes avec la grotte de Misliya sur le mont Carmel, en Israël, où les fossiles des deux espèces sont âgés de deux cent mille ans. Là encore, on transforme la viande d’animaux adultes à un autre endroit et on transporte les morceaux les plus qualitatifs. Ces espèces humaines auraient, de cette façon, cohabité pendant plus de cent mille ans en Asie occidentale. En effet, les deux cent quatre-vingt mille ans des fossiles Homo sapiens de Djebel Irhoud au Maroc laissent cette possibilité, alors que les sites de Stillbay, Diepkloof ou Border cave en Afrique du Sud, exclusivement Homo sapiens, ne sont pas plus âgés de cent soixante mille ans.

Quoi qu’il en soit, l’industrie de l’Atérien disséminée du Maghreb au Sahel, au maximum glaciaire, il y a cent quarante-cinq mille années, y associe la confection d’ornements personnels. Les colliers de Nassarius Gibbosulus à Tarofalt au Maroc, ou ceux du mont Carmel en Israël, rivalisant de beauté avec ceux en Nassarius Kraussianus de Bloombos en Afrique du Sud. Néanmoins, en dehors de leur aspect esthétique, ces fossiles marins prouvent surtout la collecte de ressources halieutiques bien avant que les chasseurs d’Umm el Tlel en Syrie ne se spécialisent en fonction de leurs proies, il y a soixante dix mille années. C’est du reste à cette dernière période que les indices d’hybridation entre les Homo sapiens et les néandertaliens se multiplient en Asie occidentale, tandis qu’il faut attendre trente mille ans en Europe pour que les hominidés de la grotte de Vindija disposent de caractéristiques anatomiques communes aux deux espèces. Seuls ceux des couches supérieures, que l’on estime avoir près de dix mille années, étant anatomiquement modernes. Par conséquent, il est logique que l’acide désoxyribonucléique dérivé des néandertaliens représente près de 2 % du génome eurasiatique, 0,34 % du génome afro-américain, 0,08 % du génome kenyan et qu’il soit quasiment absent des populations sub-sahariennes.

Au demeurant, cette hybridation des espèces est complète en Asie occidentale dès l’apparition du Zarzien et du Kébarien, des sites épipaléolithiques éponymes de Shanidar et de Kébara qui, malgré leur éloignement, partagent une production microlithique. La grotte de Shanidar, dans la plaine alluviale du Zagros, présente ainsi plusieurs séquences d’occupation des sols incluant de l’outillage Moustérien, un microlithique Zarzien[2] et des os de mouton domestique. Quant à la grotte de Kébara, sur le versant occidental du mont Carmel, au bord de la mer Méditerranée, elle atteste de la présence d’Homo sapiens et de Neanderthaliens depuis le Paléolithique moyen. Après quoi les chasseurs cueilleurs du Levant, de la vallée du Jourdain, des oasis du Néguev ou du désert de Syrie partagent tous le microlithique du Kébarien géométrique[3].



Par ailleurs, c’est à la fin de ce dernier maximum glaciaire que l’Homme migre massivement en direction du continent américain, peut-être par le pont terrestre de la Béringie. La plupart des sites paléo-américains date effectivement de la fonte des glaciers, il y a treize mille années, même si la migration maritime côtière est possible jusqu’en Amérique du Sud, comme en témoigne l’Épipaléolithique chypriote d’Aetókremnos[4]. Bref, selon ce schéma narratif, les migrations d’Homo sapiens en Amérique sont tout autant contemporaines du Magdalénien moyen européen que du Natoufien asiatique[5]. Le premier est reconnu pour son art pariétal et ses objets décorés de motifs figuratifs tels que les baguettes ornées de volutes des grottes d’Isturitz, alors que les habitations circulaires semi-enterrées du second, directement à la suite du Kébarien géométrique, stockent les végétaux récoltés.

volutes gravés au Magdalénien

Les surplus qu’ils obtiennent leur permettent déjà d’entretenir des échanges réguliers avec des régions lointaines, comme en atteste la présence dans le village d’Ain Mallaha de coquillages de la vallée du Nil, de malachite ou d’obsidienne d’Anatolie. Cette situation perdure jusqu'à ce que le refroidissement climatique dans l’hémisphère nord au Dryas récent interrompt cette dynamique pendant un peu plus d’un millier d’années, et force les populations à migrer en direction des trois écosystèmes distincts du moyen Euphrate. Là, elles fondent le village d’Abu Hureyra[6], puis l’abandonnent pour ceux de Mureybit et de Qermez Dere dans le Djézireh[7] pendant que débute la fabrication des premières pointes de flèches à encoches latérales. Ces « pointes d’El Khiam », qui ne sont pas seulement utiles à la chasse, puisqu’elles ne peuvent être retirées des chairs, annoncent la fin des battues collectives au profit d’une technique homogène de braconnages individuels sur une vaste réserve territoriale. On les retrouve en association avec l’arc dans toute l’Asie occidentale[8] et bien que celui-ci ne soit pas une nouveauté, compte tenu que les pointes européennes supposent son existence depuis au moins vingt mille années, il facilite cette chasse sélective. En fait, cette dernière n’est ni plus ni moins que le départ à l’intensification du contrôle volontaire des ressources au Néolithique précéramique A (PPNA[9]) en Asie occidentale. Car, malgré l’amélioration des conditions climatiques, cette précoce production de subsistance ne cesse de s’intensifier jusqu’à conduire à la spécialisation géographique de la proto domestication au début du PPNB[10]. La domestication végétale domine dès lors la production des régions du moyen Euphrate, tandis que les conditions environnementales défavorables de la région du haut Tigre[11], et non une méconnaissance des techniques agricoles, y rendent la domestication animale exclusive. La domestication végétale du moyen Euphrate[12] se diffusera, un peu plus tard, dans toute l'Asie occidentale, grâce aux plantes céréalières ayant le pouvoir d’être moissonnées sans que la graine de leur épi ne puisse se détacher.

Dryas récent
croissant fertile

Voilà comment il semble que l’intensification de cette production satisfasse à la loi de Liebig sur le minimum qui, adaptée à une communauté humaine, prévoit que la démographie ne dépend pas de la quantité totale de ressources, mais des ressources disponibles au cours des mois de pénurie. Selon celle-ci, le surplus consoliderait la résistance des populations et accroîtrait leur démographie qui réclamerait, à son tour, la création d’un surplus. La mise en commun des processus de domestication à l’abandon du site d’Hallan Çemi dans la région du haut Tigre suivrait ce schéma économique. Le synchronisme entre la disparition d’Hallan Çemi, la construction de Göbekli Tepe[13] et l’intensification de la production de subsistance étant quasiment parfait.

En effet, l’architecture monumentale de Göbekli Tepe prouve cette fusion des ressources entre des populations de culture commune, mais géographiquement séparées. La coopération économique y est même obligatoire, au moins pour le transport et l’érection de ses centaines de piliers, dont le poids oscille en moyenne entre trente et cinquante tonnes. De surcroît, la création du foyer d’invention du système agricole[14] dans le moyen Euphrate, autour de Cayönü et de Nevali Cori, peu de temps après l’abandon de Göbekli Tepe[15], consolide cette complémentarité des productions. Les analyses génétiques du Max Planck Institute précisant que nombre de céréales de l’agriculture moderne proviennent du Karaca Dağ, une région du moyen Euphrate à proximité de Cayönü où le processus de domestication s’est durablement intensifié[16].

Göbekli Tepepiliers de Göbekli Tepe




La diffusion de l’économie de production au delà de l’Asie occidentale se réalisera ainsi graduellement, d’une manière plus ou moins égalitaire, lorsque la distribution des biens créera les premiers maillons des économies de marchés et, enfin, les futures administrations territoriales utiles à son lointain commerce. C’est d'ailleurs sous cet angle spécifique que l’on distingue deux phases successives d’expansion du Néolithique d’Asie occidentale : L’une régionale et l’autre continentale. La première, régionale, est une conséquence des migrations de populations et propage, à partir d’un foyer d’invention, des techniques de domestication en direction des pôles périphériques régionaux. Quant à la seconde, continentale, elle suit chronologiquement la diffusion régionale et étend la néolithisation en fonction du commerce.

Mais revenons à l’expansion régionale. Dès ses débuts, l’intensification des productions de subsistance augmente les surfaces cultivées, renforce la notion de propriété et éloigne petit à petit les populations sédentarisées des lieux de production. L’artisanat se spécialise, se rapproche des gisements et la recherche d’un surplus devient l’intérêt commun aux communautés, d’ores et déjà hiérarchisées, dans lesquelles l’objet acquiert une symbolique de prestige. Voilà sans doute pourquoi Cayönü en comporte des milliers, non utilitaires, fabriqués le plus souvent dans des matières exotiques[17], comme l’obsidienne[18]. Cette roche volcanique constitue en plus une remarquable source d’informations. Son identification géologique indique une provenance du haut Tigre oriental, d’Anatolie et majoritairement du mont Göllü Dağ en Cappadoce. Certes, dans cette dernière région, elle était exploitée de façon restreinte et saisonnière depuis l’Épipaléolithique, mais sa production y explose à l’achèvement des processus de domestication à la fin du PPNB. C’est donc à mille six cents mètres d’altitude que ces communautés, originaires du moyen Euphrate, débitent par pression des lamelles d’obsidienne non destinées à la seule consommation locale[19], dans leur atelier d’extraction de Kaletepe. La stratigraphie de dégrossissage des blocs, d’une trentaine de centimètres d’épaisseur sur une quarantaine de mètres carrés, y atteste d’une production quasi-industrielle et explique la présence d’indices indirects d’une production de subsistance dès la fondation du site voisin d’Aşiklı Höyük.

L’architecture urbaine de ce dernier site, entourée d’un mur monumental, est analogue à celle de Çatal Höyük et la disparité d’allocation de richesses[20], eu égard aux habitations ou aux sépultures, prouve qu’il s’agit bien là d’un pôle économique. Mais il convient d’en relativiser l’importance étant donné que le premier site du littoral européen Hoca Çesme[21] précède de deux siècles les premiers sites continentaux. En effet, le Néolithique chypriote de Klimonas ou de Shillourokambos confirme l’origine maritime du néolithique européen[22]. Leurs espèces domestiquées proviennent exclusivement du continent asiatique avec lequel les relations maritimes sont quasi-permanentes. De plus, leur prospérité s’observe tant dans les quantités d’obsidienne présentes dans la stratigraphie de Shillourokambos que dans les ressources minières, telles que la chlorite, qui font l’objet d’une exploitation intensive. La forte régression économique de la séquence suivante dite de Khirokitia, après que les populations aient arrêté l’exploitation de la chlorite et remis en liberté leurs animaux, coïncidant avec les débuts de la diffusion des céramiques à décor à empreintes sur le continent asiatique.

Çatal Höyük

Mais pas seulement, car quasiment à la même période, la néolithisation orientale régionale débute. Les derniers sites de la vallée du Tigre sont abandonnés et les premières couches stratigraphiques du site néolithique de Jarmo[23] disposent immédiatement de moutons domestiques, de ressources végétales et d’objets en céramique. On y répertorie une vingtaine d’habitations en briques sur une surface supérieure à douze mille mètres carrés à laquelle s’ajoute de l’obsidienne du lac de Van. De ce fait, à la fin du VII ème millénaire AEC, une diffusion du Néolithique en direction de la vallée de l’Indus par l’intermédiaire de son site voisin de Mehrgarh est possible, car les habitants y usent couramment du cuivre du Luristan et d’un procédé au bitume d’étanchéité des paniers comparable à celui de Jarmo.

Quant à la diffusion d’un Néolithique régional méridional, elle ne se distingue pas plus des autres. Les migrations de population, au Levant nord à partir d’Abu Hureyra ou de Tell Halula à la fin du PPNB, ainsi qu’au Levant sud à partir d’Ain Ghazal, en forment les axes majeurs. La chasse aux gazelles disparaît alors complètement du Levant sud, tandis que le nombre de moutons domestiqués s’y accroît fortement[24]. Bref, la néolithisation régionale en direction des continents européen, asiatique et africain s’achève à l’amorce de la néolithisation continentale quand se développe un commerce régulier avec des régions beaucoup plus éloignées.



Prenons tout d’abord l’Europe. Toutes les espèces qui y sont domestiquées, qu’elles soient végétales ou animales, sont issues d’Asie occidentale. Les premières sédentarisations sur les versants des vallées de Sesklo, en Thessalie, disposent immédiatement d’une production de subsistance domestique. En outre, l’obsidienne y joue d’emblée un rôle primordial au point que les outils de l’île de Tilos laissent rapidement entrevoir une stratégie d’utilisation conjointe des matières premières locales et exotiques. Les artisans, qui taillent l’obsidienne non local quand leurs minéraux locaux comportent trop de difficultés, lui donnent dès lors une certaine valeur d’usage ; De sorte qu’en dépit de structures administratives communes, son commerce des îles cycladiques aux littoraux égéen, ionien et tyrrhénien[25] actionne un mécanisme d‘acculturation. L’obsidienne devient ainsi le vecteur de la néolithisation du littoral méditerranéen comme des communautés de l’hinterland européen[26] sédentarisées le long du Danube, du Rhin, de l’Elbe[27] ou autour de la mer du Nord.

Du coup, son exploitation atteint finalement son optimum durant la période Chalcolithique quand débute le commerce du cuivre et des céramiques cardiales sur le littoral méditerranéen. Comme cela, on répertorie près de soixante-dix centres d’extraction d’obsidienne pour la seule Sardaigne, dont le plus important est le mont Arci[28], pendant que les communautés siciliennes cultivent les plantes, élèvent les animaux et façonnent une céramique proche de la maltaise[29]. La présence de cette obsidienne en Corse, comme des céramiques sardes en péninsule italique, confirmant bien le sens de diffusion de ce Néolithique. Voilà comment nous croyons toujours qu’il n’existe aucun Néolithique européen indépendant de son origine asiatique.

cuivre natif au chalcolithiquela céramique néolithique en Europe

Il en est de même pour le Néolithique d’Asie orientale compte tenu de ses céramiques, de sa culture du millet[30] et de son élevage de suidés. La filiation strictement occidentale des moutons comme du blé, identifiables sur les sites de la culture Yangshao, rendrait évidemment exceptionnelle un néolithique asiatique autonome. Il s'agit cependant d'une grande révolution culturelle dans laquelle les artisanats du cuivre et du jade apparaissent simultanément. L’ouroboros devient le motif principal d’une culture Hongshan, qui partage de nombreux points communs avec la culture Dawenkou, avant qu’à la fin du IV ème millénaire AEC la culture Majiayao n’use de la roue, ne fabrique des artéfacts métalliques et n’exploite des fours à haute température[31]. Tous ces indices mis bout à bout soulignant en substance, une nouvelle fois, que le Néolithique d’Asie orientale n’est pas beaucoup plus indépendant que l’européen.

cultures néolithiques asiatiques

Aussi, le Néolithique africain, de par sa proximité géographique, paraît encore plus lié à l’Asie occidentale. Certes, la Haute-Égypte bénéficie des migrations du Sahara où le Bos aegyptiacus a pu être domestiqué au VIII ème millénaire AEC. Mais l’on ne doit qu’au nomadisme pastoral l’introduction des moutons domestiques dans la vallée du Nil au VI ème millénaire AEC. Ce Néolithique se diffuse depuis la Basse-Égypte via le site de Mérimdé[32] dont l’élevage de bovidés, de porcins, d’ovins et la culture du blé, comme ses céramiques colorées, se retrouvent dans toute la vallée du Nil. Par contre, cette néolithisation ne s’accompagne pas d’une évolution technologique majeure. La persistance des outils en silex comme l’absence d’un réseau de commerce d’obsidienne, habituellement prérequis à l’exploitation des métaux, y dévoilant un probable transfert technologique d’ampleur à la période de Ma’adi. Cette introduction soudaine des artéfacts en cuivre a même franchement de quoi surprendre. À plus forte raison quand les espaces urbains spécialisés en quartiers surgissent brusquement à la période de Badari. Quant aux hiéroglyphes de la période de Nagada[33], il ne s’agit pas ici d’un simple synchronisme s’ils apparaissent dans une région riche en gisements d’étain, à proximité de Hiérakonpolis, après que des artisans aient maîtrisé les cuissons à haute température des céramiques[34]. Lors même que les premiers objets en cuivre étaient déjà travaillés en Asie occidentale au VI ème millénaire AEC, des siècles avant les alliages de cuivre arsénié et l’exploitation des gisements métallifères balkaniques[35]. Le bronze réclame désormais des approvisionnements de qualité que seuls des fonctionnaires lettrés d’administrations territoriales peuvent, et bientôt devront, régulièrement accroître. Or, la rareté des gisements d’étain éloigne les lieux de production à une échelle continentale et c’est pourquoi l’avènement soudain d’une administration territoriale égyptienne coincide avec une révolution économique majeure.

diffusion métallurgique




En dehors de l’évidente métallurgie du bronze, la meilleure illustration de ce propos se trouve dans le domaine des sciences mécaniques par le biais d’un dispositif élémentaire que l’on nomme communément roue. Celle-ci prend l’aspect d’une forme circulaire tournant autour d’un axe situé en son centre, et son introduction quasi-simultanée sur les continents africain, asiatique et européen[36] se destine tout d’abord à pourvoir à la demande en céramiques des populations urbaines. On la retrouve dans les communautés d’Égypte, dans celles d’Asie orientale à la fin de la période Yangshao ou de Grotta-Pelos au cycladique ancien I. Toutefois, une céramique aux motifs concentriques de la période Hassuna[37] suppose que son principe mécanique était déjà bien connu en Asie occidentale depuis plusieurs millénaires. En effet, son graphisme nous expose un mouvement circulaire pareil à celui des étoiles circumpolaires ou, selon la terminologie égyptienne, des « étoiles impérissables ». L’observation terrestre de la sphère céleste, qui paraît tournoyer autour d’un axe céleste, bien qu’il s’agisse en réalité de l’axe de rotation terrestre, ayant sûrement inspiré d’autres figurations à l’humanité. Toujours est-il qu’il arrive, parfois, qu’en raison de la précession des équinoxes, une étoile dite « polaire » indique la direction d’un pôle céleste en se positionnant temporairement dans l’alignement de cet axe de rotation terrestre. Celui-ci décrivant, à la manière d’une toupie, et à raison d’une variation de 1 ° par soixante-douze années, la surface d’un cône en vingt-cinq mille huit cents années. Alpha Ursae Minoris est ainsi l’étoile la plus proche du pôle céleste depuis le V ème siècle, mais d’autres étoiles, telles qu’Alpha Draconis, s’en sont davantage approchées par le passé.

motifs concentriques de la période Hassunamouvement circulaire des étoiles
la précession des équinoxesposition de l’axe de rotation terrestre dans la sphère céleste

La polarité d’Alpha Draconis au IV ème millénaire AEC est du reste concomitante à l’irruption de la roue, des motifs concentriques et des svastikas. Et tout cela nous mène tout droit à une hypothèse. Celle d’une symbolisation de l’étoile polaire au centre de la sphère céleste. En effet, les étoiles de l’hémisphère nord paraissent tourner autour du pôle nord céleste dans le sens inverse des aiguilles d’une montre et, à l’opposé, celles de l’hémisphère sud tournent autour du pôle sud céleste dans l’autre sens. Ceci expliquerait pourquoi les svatiskas tournent, tantôt de droite à gauche, tantôt de gauche à droite, et qu’elles surgissent quasi-simultanément avec le tour de potier en Mésopotamie. Voire sous un aspect concentrique à la période Nagada II en Égypte, en extrême occident européen et, un peu plus tard, d’une manière encore plus surprenante, dans la Culture Valdivia-Chorrera américaine.

Le mouvement rotatif du swastika céramique égyptienne Nagada II aux motifs concentriques
motif concentrique, Culture Valdivia-Chorrera

Ces quelques considérations astronomiques, indispensables à la production agricole saisonnière, auraient aussi pu guider les mégalithes de la chambre centrale du tumulus de Newgrange[38] dans laquelle le soleil pénètre au solstice d’hiver comme celles de Callanish[39]  alignées sur les points cardinaux. Par conséquent, es figurations omniprésentes sur les ouvrages néolithiques, que ce soient le triskèle européen, le swastika ou les motifs concentriques, constitueraient une sorte de culture commune primordiale. À l'exception du swastika européen qui ne se substituera aux motifs concentriques d’Europe qu’à partir de la période géométrique du VIII ème siècle AEC.

répartition des cultures mégalithiques


triskèle de l’entrée principale du tumulus de Newgrange
tumulus de Newgrange 
Deux swastikas élamitesmotifs concentriques du Néolithique Majiayao médaillon étrusque aux motifs concentriques et à swastikas

Aussi, la grande pyramide de Gizeh témoigne de ces connaissances astronomiques. Et plus que toute autre, sa précision architecturale dépasse son gigantisme[40] dans la mesure où les Égyptiens identifient parfaitement le pôle céleste au moyen de la méthode « bissectrice ». Le bay, un instrument de visée, et le merkhet, un instrument de mesure angulaire composé d’un fil à plomb attaché à une barre horizontale, leur ayant donné une erreur moyenne inférieure à 1 ° radian d’orientation de ses faces sur les quatre points cardinaux. Les Égyptiens du XXVI ème siècle AEC prouvant de cette façon qu’il leur est possible d’estimer la circonférence terrestre avec un simple calcul de latitude. Car si d’un point de vue théorique, on détermine une latitude en calculant la valeur de l’angle entre le plan de l’équateur et la verticale, à savoir la direction prise par le fil à plomb dans sa position d’équilibre. On l’obtient beaucoup plus facilement dans la pratique en mesurant l’angle formé entre la perpendiculaire à la verticale et la bissectrice de la trajectoire d’une étoile circumpolaire. Autrement dit, la latitude est la mesure de l’angle entre le plan horizontal et le pôle céleste. Mais attendu que la grande pyramide de Gizeh est à la latitude 29°58 nord, pareille à la pointe septentrionale du golfe de Suez, cent quarante kilomètres plus à l’est, elle sert à la mesure de la distance d’un arc de cercle entre les pôles géographiques. C’est-à-dire d’un méridien. Pour cela, les Égyptiens savent, d’une part, que l’angle d’un arc de méridien s’approche au maximum de 360 degrés et que, d’autre part, si l’on nomme (A) l’angle d’un arc de méridien égal à la différence entre deux latitudes et (B) la longueur de ce même arc de méridien, alors la distance maximale reliant les pôles géographiques est égale à (360/A) × B. Certes, cette méthode n’est qu’une approximation valable à une même longitude. Mais comme la première cataracte et la grande pyramide de Gizeh sont distantes de six cent soixante-cinq kilomètres, à environ un degré de longitude l’une de l’autre, la circonférence terrestre est égale à (360/(29,58-23,58)) × 665. Soit 39 900 kilomètres comparables aux 40 007 kilomètres actuels. Un résultat offrant, en définitive, une précieuse indication aux futures administrations territoriales qui ne pourront plus ignorer la taille critique nécessaire pour s’étendre, à terme, au-delà des océans.

détermination du pôle céleste la conservation des mesures d’angle
Merkhet et bay




L’usage de la roue est, à ce sujet, inconnue des populations précolombiennes, mais cela ne veut pas dire qu’elles n’en maîtrisent pas le principe [41]. Plusieurs centaines de jouets à roulettes feront même le bonheur, sur les siècles à venir, des enfants amérindiens. Reconnaissons, tout de même, que le Néolithique américain est une exception. La quasi-intégralité des populations américaines, qu’elles soient septentrionales ou méridionales, vivent de la chasse et de la cueillette, tandis que l’on classifie brièvement les rares sédentarisées en périodes chronologiques dites archaïque, préclassique, classique et postclassique[42]. La période archaïque fut donc celle des premières sociétés productrices de courges, de maïs et de haricots en Méso-Amérique, aux Andes et le long de certains littoraux océaniques. On doit aussi préciser que la dénomination Méso-Amérique définit ici tant une région entre la vallée de Mexico et la péninsule de Nicoya, où plusieurs écosystèmes cohabitent, que des traits culturels communs aux populations qui y sont sédentarisées. On y distingue ainsi, d’un côté, les basses terres des forêts tropicales à végétation dense et, de l’autre, les hautes terres des vallées fertiles dans lesquelles la première domestication végétale aurait émergé entre le IX ème et le VII ème millénaire AEC[43]. Les premières plantes domestiquées y auraient été la courge, puis le maïs qui, récoltée et stockée dans la vallée de la rivière Balsas, ne fit manifestement l’objet d’une diffusion que plus tardivement dans la vallée de Mexico[44]. Ces domestications végétales présageaient comme cela des trois principales cultures traditionnelles des populations amérindiennes que sont la courge, le maïs et le haricot. Car d’après une technique agricole mixte de cultures complémentaires dite des trois sœurs, le rayonnement solaire capté par les larges feuilles des courges préserve l’humidité du sol et élimine les mauvaises herbes alors que les tiges de maïs servent de treilles aux haricots grimpants qui enrichissent ledit sol en azote.

l’économie de production sur le continent américainPuis, dès 4 000 AEC, les amérindiens ajoutèrent à ces cultures d’intenses récoltes d’avocat, d’amarante et de piment sauvages dans la vallée de Tehuacán. Les premiers pollens de manioc, que l’on a découvert à San Andrés dans le golfe du Mexique, pouvant être liés à une autre récolte systématique sur le Plateau des Guyanes, au début de l’Holocène, mais aussi à des migrations le long du littoral sud-atlantique. Enfin, à l’opposé, la continuité et l’homogénéité de la période archaïque sur le littoral pacifique est bien plus évidente. La culture de Lauricocha, dont la caverne ornée de peintures rupestres abritait les plus anciennes communautés andines, émergea quasi-simultanément avec la culture Las Vegas[45], dont les chasseurs cueilleurs sédentaires stockaient leurs récoltes, un peu plus au nord, à l’équateur terrestre. Ce Néolithique avait comme particularité de s’intensifier tout en restant confiné dans une zone géographique de quelques centaines de kilomètres et, de ce fait, il est assez logique que la civilisation de Caral comme la culture Valdivia[46] succèdent respectivement aux cultures de Lauricocha et de Las Vegas. La civilisation de Caral est, à cet égard, la plus ancienne communauté quasi-urbaine précolombienne d’Amérique. Elle dispose d’une architecture monumentale composée de plate-formes surélevées, semble adorer la représentation d’une divinité américaine et son système de consignation des données, pour lequel figure des entiers naturels au moyen de nœuds le long de cordelettes colorées, y suggère une comptabilité primitive. La religion aurait été le dénominateur commun à ses dix mille habitants répartis sur une trentaine de sites qui cultivent, entre autres, les courges, le maïs, les haricots, les avocats, les patates douces, sans oublier le coton. Cette fibre végétale ayant autant une valeur d’usage que d’échange dans leur commerce monopolisé par le troc. À ce propos, les premières cultures de coton américaines précédèrent de plus d’un millier d’années celles de la vallée de l’Indus, quand bien même les textiles des sépultures péruviennes avaient une texture et des couleurs comparables à ceux des sépultures égyptiennes. Par contre, les céréales, les céramiques et la domestication animale y sont absentes. Les seuls restes d’animaux consommés étant des espèces marines telles que les sardines, les anchois, les palourdes ou les moules. Quant à la culture Valdivia, dans l’actuelle province de Santa Elena en Équateur, elle construit toutes ses habitations ovales autour d’une place centrale. Ses productions incluent des courges, du maïs, des haricots, du coton et les premières céramiques américaines, aux couleurs sombres, dont quelques-unes partageraient quelques caractéristiques avec celles de la période Jōmon de l’île japonaise de Kyūshū. En effet, certains spécialistes font valoir que les motifs de leurs céramiques tripodes à fond plat se retrouveraient sur des céramiques tétrapodes à fond arrondi de Valdivia [47]. L’indice céphalique ne peut du reste à lui seul déterminer un afflux migratoire, mais l’analyse anthropologique des crânes mis à jour à Valdivia montre une différence notable entre les niveaux stratigraphiques inférieurs et les niveaux stratigraphiques supérieurs. Quoi qu’il en soit, comme il a déjà été écrit, quelques-uns de ses objets présenteront des motifs concentriques à spirale après que son commerce maritime se soit étendu le long du littoral pacifique jusqu’à la côte péruvienne.





[1] La pierre a plus de trois millions dannées (région de Hadar, Éthiopie), alors que le genre Homo a environ deux millions et demi d’années.

[2] 18 000 AEC (Avant l’Ère Commune).

[3] 15 000 AEC.

[4] Aux alentours de 10 000 AEC.

[5] Le Magdalénien moyen (13 000 AEC/11 500 AEC). Le Natoufien ancien (12 500 AEC/10 800 AEC).

[6] 11 100 AEC/10 450 AEC.

[7] Qermez Dere (10 500 AEC/8 840 AEC). Mureybit (10 330 AEC/7 950 AEC).

[8] Moyen Euphrate, Djézireh, Sinaï, Jordanie (9 500 AEC).

[9] 10 300 AEC/8 700 AEC (PPNA).

[10] 8 700 AEC/7 000 AEC (PPNB).

[11] La végétation recouvrira toute lAsie occidentale à partir du VII ème millénaire AEC.

[12] Mureybit, Cayönü (9 500 AEC).

[13] La construction de Göbekli Tepe (9 200 AEC).

[14] Le système agricole à Cayönü & Nevali Cori (8 650 AEC).

[15] L’abandon de Göbekli Tepe (8 750 AEC).

[16] 8 200 AEC/7 500 AEC.

[17] Des outils d’obsidienne, des vases en chlorite, des aiguilles en cuivre, des coquillages marins de mer Rouge et de Méditerranée.

[18] Une roche volcanique vitreuse.

[19] On répertorie près de 400 artefacts cappadociens à Schillourokambos, Chypre.

[20] Des flèches, des poignards d’obsidienne, des masses d’arme lithique, des vaisselles, des bijoux en cuivre martelé (7 400 AEC).

[21] Hoca Çesme (6 400 AEC). Ilipinar, Fikirtepe (6 200 AEC).

[22] Klimonas (9 100 AEC/8 600 AEC). Shillourokambos (8 200 AEC/7 500 AEC). Khirokitia (7 500 AEC/6 000 AEC).

[23] La population y récolte les pistaches, les pois ou le caroube et cultive l’engrain, l’orge ou le blé amidonnier (7 000 AEC).

[24] 6 600 AEC.

[25] Iles de Makronissos, Kéa, Kythnos, Amorgos et Antiparos (VI aime/V ème millénaire AEC).

[26] Starčevo, Körös-Criş, Vinça (6 000 AEC).

[27] Bylany : 140 habitations, de 10 à 47 mètres de longueur, réparties sur une surface de 10 hectares (5 000 AEC).

[28] La culture pré nuragique (5 800 AEC).

[29] La culture de Stentinello en Sicile (5 400 AEC) et la grotte de Ghar Dalam à Malte (5 500 AEC).

[30] La culture Peiligang-Chan (7 000 AEC/5 000 AEC).

[31] La culture de Longshan (3 000 AEC).

[32] Des habitations semi enterrées et des silos à grain sur 25 hectares dans le delta du Nil (5 500 AEC/4 500 AEC).

[33] Les périodes Ma’adi (4 500 AEC/3 300 AEC), Badari (4 500 AEC/4 000 AEC) et Nagada (4 000 AEC/3 300 AEC).

[34] La température de fusion du cuivre est de 1084 °C.

[35] La culture de Vinça (4 300 AEC/4 000 AEC).

[36] 3 500 AEC/2 700 AEC.

[37] Mésopotamie (VII ème millénaire AEC). Le nombre de flèches est proportionnel à la distance les séparant de la zone axiale.

[38] Irlande (3 100 AEC).

[39] Hébrides (3 000 AEC).

[40] Une base de 230 mètres pour 146 mètres de hauteur et un poids égal à 5 millions de tonnes.

[41] Ekholm, Gordon F (April 1946). "Wheeled Toys in Mexico". American Antiquity. 11 (4): 222–28. JSTOR 275722.

[42] Archaïque (8 000 AEC/2 500 AEC), préclassique (2 500 AEC/200), classique (200/900) et postclassique (900/1 500).

[43] La grotte Guilá Naquitz, Mexique (8 750 AEC/6 900 AEC).

[44] La rivière Balsas (6 700 AEC).

[45] La culture de Lauricocha, Pérou (7 500 AEC/2 500 AEC) et la culture Las Vegas, Équateur (8 000 AEC/4 500 AEC).

[46] La civilisation de Caral (3 500 AEC/1 800 AEC) et la culture de Valdivia (3 500 AEC/1 800 AEC).

[47] Estrada, E; Meggers, BJ; Evans, C. "Possible Transpacific Contact on the Coast of Ecuador". Science. 135: 371–2