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La bancarisation dématérialise la monnaie


les voies commerciales médiévales au XIV ème siècle




Les transports rapprochent des économies de marchés qui ne s’expriment pleinement qu’à partir de la bancarisation. En effet, cette indispensable à la libéralisation commerciale est un préalable obligatoire à toute économie visant tant à l’expansion qu’à l’affranchissement des frontières administratives. Ce qui était utile à l’antique commerce athénien, l’est encore à l’économie médiévale en mer du Nord et le sera encore plus pour le commerce aux Indes. Aussi, les prémices à cette libéralisation s’observent dès les Républiques maritimes. C'est-à-dire dès l'apparition d'agglomérations urbaines côtières indépendantes des royaumes médiévaux et le plus souvent issues des corporations marchandes.

Ainsi, dès le milieu du VIII ème siècle, la République maritime d’Amalfi possédait déjà ses propres comptoirs commerciaux en Afrique du Nord et sur l’île de Sicile, tandis que l’administration byzantine reconnaissait au Maggior consiglio de Venise le droit d’élire un doge. La plus célèbre des Républiques maritimes prit ensuite une plus grande importance quand la chrysobulle du Basileus Basile II lui octroya certains privilèges en échange d’une mise à disposition de ses navires. Puis, alors que les marchands amalfitains furent massacrés au Caire, le Saint-Empire romain germanique lui concéda une liberté de circulation, des exemptions de taxes et un droit d’établir des comptoirs commerciaux. La Sérénissime n’eut ainsi aucun mal à obtenir l’exclusivité des fournitures de sel dans les régions de la vallée du Pô, à taxer les marchandises importées et à imposer la nomination d’un podestat vénitien aux autres communes[1]. Car là était une des principales caractéristiques de son commerce que d’habilement combiner l’efficacité diplomatique à l’innovation financière. Pour preuve, ses contrats maritimes n’étaient pas qu’un simple partage des bénéfices entre un financier et un négociant, mais une réelle répartition en fonction de l’apport en capital de chacun. Ceux-ci étaient du reste apparus, juste à propos, avant la première croisade et avant la seconde chrysobulle qui l’exemptait du kommerkion[2].

Les États latins d’Orient au XII ème siècleNotons que l'on regroupe sous le terme de croisade toutes les guerres sanctionnées par le patriarche de Rome, contre les infidèles ou les hérétiques, dont la vocation primordiale, initiée au concile de Plaisance, était de protéger Byzance des Musulmans Seldjoukides d’Anatolie. Le concile de Clermont l’année 1095 marqua à cet effet une implication totale de l’Église, puisqu’elle promit l’indulgence plénière à tous les participants. Et ce fut sans doute la raison pour laquelle les quinze mille pèlerins de la croisade populaire se sentirent tout excusés de persécuter les Juifs d’Europe ou de piller Belgrade sur un chemin où les Seldjoukides les massacrèrent. Ce n'est donc que quelques mois plus tard que plus de trois cent navires vénitiens et pisans débarquèrent les chevaliers croisés à Constantinople. De là, ils partirent à l’assaut et fondèrent les États latins d’Orient de la principauté d’Antioche, du comté d’Édesse et du royaume de Jérusalem dont les taxes sur le commerce, les droits de vente sur les marchés, les droits de transit, les droits d’importation et les droits d’exportation composaient l’essentiel des ressources. Enfin, quelques années plus tard, ce fut au tour des Croisés originaires d’Occitanie et de péninsule italique de fonder le comté de Tripoli. Ces États latins d’Orient dépendaient cependant du soutien logistique des Républiques vénitiennes, pisanes ou génoises qui, méthodiquement, installaient leurs magistrats aux plus hautes fonctions. Au demeurant, certains d’entre eux les cumulaient comme l’archevêque de Pise, à la fois patriarche latin de Jérusalem, suzerain du royaume de Jérusalem et suzerain de la principauté d’Antioche.

Aussi, le commerce des Républiques maritimes se renforçait d'autant plus que la Sérénissime avait détruit la flotte des Fatimides et que son arsenal de Venise, dans lequel seize mille ouvriers travaillaient selon un système de production standardisé, transformait graduelllement les croisades en simples expéditions commerciales. Ainsi, quand le patriarche de Rome Innocent III appela à une nouvelle croisade, seule la Sérénissime se porta candidate en échange de quatre-vingt-cinq mille ducats d’argent. Mais les Croisés, peu désireux de s’acquitter d’une telle somme, négocièrent un compromis en se mettant au service des vénitiens. L’objectif donné étant de restaurer le prince de Constantinople Alexis IV en échange de la mise à sac de Constantinople. La conclusion l’année 1204 du traité Partitio terrarum imperii Romaniae accordant finalement à la Sérénissime plus du quart des terres byzantines et les trois cinquièmes de Constantinople. Comme cela, les lois féodales allaient tout autant morceler les États latins d’Orient que l’Empire byzantin[3] alors que la stratégie d’accès à la mer Noire, jusqu’alors interdite aux marchands étrangers, prenait forme.

Les conquêtes de Gengis Khan, ou plutôt la création d’une route commerciale asiatique au nord des massifs himalayens, complétait cette donnée. Mais avant d’y parvenir, celui qui n’était encore que Temudjin dut vaincre les Tatars, affirmer sa suprématie sur la Mongolie, être désigné Tchingis Khagan pour, enfin, l’année 1215, renverser la Dynastie Jin avec l’appui de la Dynastie des Xia occidentaux. Sa mise à sac de Bagdad détourne alors les flux commerciaux asiatiques en direction des ports de Tabriz, d’Erzurum et de Trébizonde en mer Noire. La République de Gènes poursuit de cette manière rondement son expansion aussi bien en mer Noire qu’en mer du Nord, tandis que les milliers de galéasses de la Sérénissime entretiennent deux liaisons commerciales annuelles entre l’Orient, les Flandres et la lagune. L’Incanto des galées du marché leur assurant un financement par l’intermédiaire d’une sorte d’enchères où les investisseurs participent sous forme de « carats » aux coûts des expéditions en échange d’une part de la cargaison.

L’empire Mongol et l’expédition de Marco Pololes administrations mongoles
La forteresse génoise de Sudak en mer NoireLa nef vénitienne du roi Louis IX




Cette régularité des échanges avec l’Orient se manifeste également dans l’établissement d’un calendrier annuel des foires de Champagne[4]. La région devient alors si importante pour le commerce européen que le roi de France Philippe Auguste accorde un conduit royal à tous ses marchands. Un garde des foires aidé de dizaines de lieutenants, notaires et procureurs y veille aussi au respect des usages commerciaux. Le marc de Troyes y simplifie de son côté le commerce, même si les transactions ne se règlent plus au comptant, mais par compensation ou transfert de créances de foire en foire. De ce fait, dès le milieu du XIII ème siècle, le volume des opérations bancaires y surpasse déjà celui des opérations marchandes. La plupart des banques étant des associations de marchands d’une même commune dont les capitaux familiaux s’ajoutent aux dépôts de fonds collectés.

La première d’entre elles, la compagnie siennoise Piccolomini, est la propriété d’Engelberto d’Ugo Piccolomini. Un noble ayant reçu du Saint-Empire romain germanique le domaine de Montertari dans le Val d’Orcia. Sa banque dispose de comptoirs dans le Saint-Empire romain germanique, dans le royaume de France, à Gènes, à Venise, à Trieste, comme de l’exclusivité des transferts de fonds apostoliques. Quelques royaumes lui délèguent aussi leur collecte d’impôts, l’exemptent de taxes fiscales en contrepartie de prêts et lui concèdent quelquefois la frappe des monnaies. Ces activités bancaires sont alors en pleine croissance, si bien que quelques décennies plus tard, les compagnies siennoise Buonsignori et Lucquoise Ricciardi s'y ajoutent dans la gestion des actifs pontificaux.

le commerce transsaharien
La défaite militaire de la seconde Ligue lombarde, le violent conflit toscan entre les Guelfes et les Gibelins ainsi que la proclamation d’une commune populaire Florentine[5] par les Guelfes partisans de l’Église dopent ensuite cette bancarisation. C’est pourquoi, l’année 1252, la corporation marchande de l’Arti di Firenze, qui inclut l’Arte del cambio (la corporation des banquiers et des changeurs), peut frapper une monnaie d’or jusqu’alors absente d’Europe. D'ailleurs, tout comme ses équivalents génois (le genovino) ou vénitien (le sequin), c'est aussi le commerce avec les administrations d’Afrique de l’Ouest, via les caravanes du Sahara, qui rend possible cette émission de « fiorino ». En effet, en complément de l’Islam, le commerce de l’or est un fondement de l’empire du Mali dont les mines d’or, au nord de l’actuelle Côte d’Ivoire, fourniront près de 70 % de l’or européen, soit environ trois mille cinq cents kilogrammes d’or, les deux siècles suivants.

Du reste, l’émission du fiorino, l’année même de la création d’un comptoir de la Hanse à Bruges, confirmerait cette complémentarité des systèmes commerciaux, monétaires et diplomatiques. La Hanse, qui détient un quasi-monopole commercial en mer du Nord, entretient effectivement de très bonnes relations diplomatiques avec quelques États. Le royaume du Danemark lui accordant, par exemple, un droit de veto à sa succession au trône. En outre, l’ordre du Temple, un ordre religieux et militaire créé au XII ème siècle, n’est pas non plus étranger à cette bancarisation.

Ce banquier des trésors royaux qui, au cours des croisades, enregistrait le dépôt des biens contre la remise d’une lettre au porteur[6], exerceait également pléthore d’activités dans ses commanderies. On y relevait, entre autres, les labours, les élevages, les bois, les vignobles, les pressoirs, les moulins, les viviers, les marais salants, les mines et les tanneries. Leurs propriétés, régulièrement échangées ou regroupées, étaient souvent agencées autour d’une chapelle, d’un logis, d’une salle du chapitre et de communs[7]. Ainsi, elles établissaient des unités économiques de production dont les activités quasi-industrielles transformaient peu à peu des régions peu hospitalières en domaines fertiles voués au commerce. Chacune des sept cents commanderies du royaume de France ou des soixante-dix du royaume d’Angleterre, dont la plupart était issue des donations de la noblesse, se spécialisant dans une production régionale : les moutons en Angleterre, le blé en Normandie, la vigne en Bourgogne ou les chevaux en Gascogne, Castille et Aragon.

les commanderies Templiers

La bulle pontificale Omne datum optimum les soumettait à la seule autorité du Saint-Siège et tout allait donc pour le mieux jusqu’à ce que la bulle Pastoralis preeminentie ordonne aux royaumes chrétiens d’arrêter tous les Templiers et de mettre sous séquestre la totalité de leurs biens, à l’exception de leurs possessions en péninsule Ibérique. Mais alors que le royaume de France s’exécute avec une célérité toute personnelle, le roi d’Angleterre Édouard II se satisfait de l’intégralité des biens en excluant la torture et en absolvant les repentis. Or, cette simple expropriation lui ouvre évidemment bien d'autres perspectives, car les commanderies anglaises comme celle de Rothley, dont les registres précisent que les revenus proviennent de la culture des terres, de l’exploitation des moulins et de l’élevage de plus de trois cent cinquante ovins, vont dès lors soutenir une forte croissance économique. Une jonction commerciale avec les communes toscanes est même conclue.

En fait, du côté français, trois décennies auparavant, une ordonnance du 31 mars 1277 avait déjà interdit toute exportation de laine, à l’exception de la laine d’Écosse. Cette réglementation, qui s’appliquait à toutes les laines fabriquées ou introduites dans le royaume de France, avait déprécié la qualité des laines bourguignonnes de sorte que le commerce des laines des foires de Champagne prit fin quand l’industrie des communes toscanes, qui était jusqu’alors celle des tenues vestimentaires quotidiennes en cuir, se découvrit une industrie textile. Le boom commercial des Républiques maritimes se produisit, en conséquence, en cette même année 1277 lorsque l’on enregistra un premier navire génois dans le port de Bruges.

Ce commerce maritime accrut la spécialisation, l’interdépendance économique et le nombre de banques de dépôt. Ces dernières stimulaient le crédit interbancaire en payant d’un compte à un autre, sans transfert de monnaie, par l’intermédiaire d’un livre de compte mentionnant les crédits et les débits des comptes clients. D'ailleurs, l’importance de ces émissions de monnaies dématérialisées, partiellement couvertes par les encaisses métalliques, amena le mathématicien franciscain Luca Pacioli à classifier quatre formes de change : le change manuel, le change par lettres, le change sec et le change fictif. Selon sa définition, les changeurs manuels recevaient les dépôts et effectuaient des virements d’un compte à un autre sur un simple ordre verbal d’un client payeur (le change par lettres s’en distinguait par un ordre écrit), tandis que le change sec était un procédé de prêt par l’intermédiaire des lettres de change (le change fictif ne les faisant même plus circuler). Les succursales de la compagnie Acciaiuoli (Gènes, Naples, Tunis, Paris, Londres, Bruges, Rome, Pise, Avignon, Famagouste et Rhodes) comme celles de la compagnie Peruzzi (Gènes, Pise, Bruges, Londres, Paris, Naples, Avignon et Tunis) ainsi que celles de la compagnie Bardi (Gènes, Venise, Bruges, Pise, Naples, Avignon, Jérusalem, Constantinople et Tunis) instaurèrent de cette manière un système de paiement intercontinental.

Cette bancarisation finançait d’autant plus facilement le commerce toscan que, d’une part, le monométallisme du royaume d’Angleterre s’appuyait exclusivement sur le métal argent et que, d’autre part, les banques toscanes payaient en monnaie d’or les laines importées d’Angleterre tout en incitant le royaume d’Angleterre à continuellement accroître sa production d’argent métal. Le royaume d’Angleterre, sur les conseils de l’agence londonienne de la banque Frescobaldi, extrait à cet effet plus de quatre mille livres d’argent durant les cinq premières années d’exploitation des mines du Devon. En contrepartie, la banque Frescobaldi octroya un prêt exceptionnel de huit cent quatre-vingt-cinq mille fiorino auquel s’ajouta la perception des droits de douane portuaires, des taxes des dépendances du royaume[8] et d’importantes quantités de laine. Voilà comment les toscans, qui n’achetaient jusqu’alors que des draps flamands, grossiers ou grèges, purent exporter des laines anglaises en Toscane qu’ils achetaient par avance, au comptant, sur plusieurs années de production.

Ce commerce lainier se faisait cependant aux dépens des monnaies flamandes en argent, dont la dépréciation attisait les volontés autonomistes. L’une des premières révoltes de ces groupements informels de métiers, eux-mêmes structurés en conseils communaux selon le modèle des communes toscanes, fut du reste menée par les milices du tisserand Pieter de Coninck et du doyen des bouchers Jan Breydel. Mais à l’inverse des objectifs affichés, elle détourna les laines anglaises de la Flandre et permit à l’industrie textile toscane de concurrencer plus facilement les productions flamandes. En fait, tout aurait souri aux compagnies bancaires toscanes si elles n’avaient pas eu tant de pertes financières. La perception des taxes fiscales et des privilèges fiscaux ne compensait pas leurs prêts alors qu'une nouvelle fiscalité protectionniste commençait à poindre. La taxe à l’exportation atteignait, par exemple, le tiers de la valeur de la laine brut, tandis qu’elle n’était que de 2 % au maximum sur les textiles.

C’est donc dans ce contexte qu’Édouard III d’Angleterre (le petit-fils de Philippe le Bel) décrète l’année 1337 le blocus des ports de Flandre au profit exclusif du Brabant et d’Anvers ainsi qu’un quasi monopole d’État des laines en prohibant l’exportation libre. Et alors que les compagnies bancaires Bardi et Peruzzi se substituent à la compagnie Frescobaldi dans la conduite de ses finances publiques, une crise dynastique à la succession au trône de France l'oppose à Philippe de Valois (le neveu de Philippe le Bel) que la pairie de France vient d’élire sous le titre de Philippe VI. Son mécontentement est tel qu’il ne tarde pas non plus à s’allier au capitaine de la commune de Gand, Jacob Van Artevelde, en échange d’un retour des laines anglaises à Bruges. La première bataille navale de la guerre de Cent Ans est ainsi l’une des premières à faire usage de l’artillerie navale en Europe. Et même si une cinquantaine de galères françaises détruit le chargement lainier des cinq grandes nefs anglaises, elle ne réussit pas à contrarier le débarquement des armées anglaises à Anvers.

Mais désormais le royaume de France dispose de son propre arsenal à Rouen, grâce aux techniciens génois. Ce qui grève tellement les finances publiques anglaises qu’elles en viennent rapidement à se déclarer en défaut de paiement. C’est du reste l’un des facteurs menant au plus grand krach bancaire de l’histoire si l'on tient compte de la somme des dettes par rapport au total des flux financiers. Car ce défaut de paiement de près d’une année du produit intérieur brut anglais (P.I.B.) s’ajoute à la faillite des finances publiques de la République de Florence, dont la dette s’est multipliée par douze en quatre décennies pour atteindre la somme de six cent mille florins l’année 1343. L’administration florentine ayant trop longtemps repoussé ses échéances de remboursement des prêts avant de fixer un taux d’intérêt annuel de 5 % aux créances déclarées négociables et transférables. Or, cette dernière décision, qui ne prit pas assez en considération la réalité du marché bancaire toscan, déprécia fortement la valeur des titres. Le dénouement des créances croisées, que les banques détiennent les unes sur les autres, les acculent alors quasiment toutes à la faillite. Et on en saisit mieux l’importance quand on compare les huit cent soixante-quinze mille florins du chiffre d’affaire de la seule compagnie Bardi au million deux cent soixante-cinq mille florins du P.I.B. anglais.

La peste noire au XIV ème siècle
Les dommages sur le système bancaire médiéval sont colossaux. La hausse des prix du blé provoque une grave crise frumentaire[9] avant que les disettes n’accélèrent la propagation de la bactérie Yersinia pestis dès l’année 1347. Les zones urbaines étant les plus éprouvées avec un taux de mortalité supérieur à 75 %, comme à Florence et à Venise. Par ailleurs, la progression non homogène de l’épidémie rend plausible une contamination par voie maritime à partir de la mer Noire. En quelques années, vingt-cinq millions d’individus meurent et certains s’acharnent à dénoncer le judaïsme, puisque six mille Juifs sont assassinés à Mayence et que plusieurs centaines d’entre eux sont brûlés vifs à Strasbourg. Mais n'oublions pas non plus que ces exactions se produisent quelques décennies après les édits d’Édouard I er d’Angleterre, de Philippe Auguste et de Philippe le Bel ayant décrété la conversion ou l’expulsion des Juifs après la spoliation de leurs biens. Nombre de Juifs européens émigrent alors en Pologne où la « charte générale des libertés juives » (ou charte de Kalisz) leur accorde un tribunal exclusif ainsi qu’un tribunal séparé pour tous les litiges entre les Juifs et les Chrétiens.

Mais d’autres drames cultuels pointent à l’horizon et, seulement une année après le concordat de Bruges chargé de définir les domaines respectifs du royaume d’Angleterre et du Saint-Siège l’année 1375, le théologien de l’université d’Oxford John Wyclif y répond en revendiquant une stricte séparation de l’Église et du royaume. Puis, quelques Docteurs de l’université d’Oxford le rejoignent et rédigent une traduction anglaise de la version latine de la Bible avant que la scission du Collège des cardinaux à l’élection d’Urbain VI l’année 1377 ne leur apporte une légitimité supplémentaire. En effet, depuis la désignation de Clément VII comme patriarche en Avignon, le Grand Schisme d’Occident divise la chrétienté. La contestation ne porte pas seulement sur la localisation de la papauté, mais aussi sur la personne du patriarche. Celui-ci étant connu comme le « bourreau de Césène » responsable du massacre de quatre mille habitants. Ainsi, l’Église, qui était jusqu’alors le moteur de l’enseignement d’une société agricole, apparaît maintenant comme une force conservatrice opposée à l’émergence d’une bourgeoisie innovatrice. Le mouvement lollard contre la « poll tax », comme d’autres révoltes contre les collecteurs d’impôt telles que la Harelle à Rouen, les Maillotins à Paris ou les Tuchins au Languedoc, émergeant quasi-simultanément dans tout l’Occident chrétien. La révolte des travailleurs de l’industrie textile florentine (les Ciompi) parvenant même à constituer une guilde qu’une rapide contre révolution abolit, pendant que les armées françaises défont une ultime révolte des milices flamandes à la bataille de Roosebeke. Bref, les productions textiles toscanes et flamandes s’effondrent.

Le Grand Schisme d’Occident

Il faut dire que la population ovine anglaise n’assure plus que l’approvisionnement des fabriques anglaises pour que, l’année 1386, les draps anglais surgissent brusquement sur les livres de comptes des douaniers génois. On y distingue les draps étroits, fabriqués selon d’anciennes techniques, des larges draps foulés dans les moulins de manoirs de sorte que, dès le siècle suivant, la généralisation des moulins hydrauliques leur permette de ne plus subir aucune concurrence. D'autre part, l’arbre à cames diversifiera les applications afin que l’énergie hydraulique scie le bois, meule les céréales, broie le minerai ou forge le métal. Les innovations de la fin de la guerre de Cent Ans amélioreront aussi les premières armes à feu européennes en élaborant une poudre à canon moulinée à l’avance, des boulets en fer de petit calibre et une boîte à mitraille éjectant des centaines de balles en plomb jusqu'à deux cent cinquante mètres. L’irrégularité des projectiles[10] et la qualité aléatoire de la coûteuse poudre à canon[11] ne seront donc plus que de vagues souvenirs lorsqu'émergera, de cette mécanisation de l’activité artisanale, une ère industrielle. Sa future production de masse impliquera cependant de consolider le capital comme d’élaborer une distribution commerciale performante, et c’est justement ce que les compagnies commerciales des Indes vont s’attacher à faire.



Leur histoire s'est accélérée au XIII ème siècle quand la perte de Saint-Jean-D’Acre consacra la fin des croisades médiévales. Quelques navigateurs génois, qui débutaient leur commerce avec l’Orient, prirent alors le parti d’établir des liaisons maritimes directes des Indes à l’Europe en contournant le continent africain. Et même si les auteurs ne commentèrent pas les expéditions de Tedisio Doria ou des frères Vivaldi, des génois ont bien navigué le long du littoral occidental africain, esquivé les pistes transsahariennes et convoyé l’or de l’Empire du Mali. Certes, les expéditions génoises de Lancelotto Malocello ou de Nicoloso da Recco aux îles Canaries au XIV ème siècle ne furent pas des prouesses technologiques, car des installations phéniciennes y étaient déjà attestées, mais elles furent d’importance dans cette aventure. En effet, des portulans purent ainsi esquisser les contours des îles Canaries dès le milieu du XIV ème siècle, alors que la bulle Tue devotionis sinceritas du patriarche d’Avignon promettait déjà la couronne de ces « îles fortunées » à l’amiral de France Louis de La Cerda. Toutefois, ce sont bien les navigateurs normands Gadifer de la Salle et Jean de Béthencourt (le chambellan du roi de France et neveu de l’amiral de Castille) qui, en fin de compte, fondèrent l’archevêché des Canaries à Lanzarote et s’emparèrent de Fuerteventura avec l’aide de la Castille. L’achèvement de leur colonisation l’année 1405 ouvrant la voie à une circumnavigation de l’Afrique dans laquelle le royaume de Portugal excellera.

Ce royaume de Portugal avait auparavant gagné son indépendance contre les Almoravides. Ainsi, il put nouer des liens diplomatiques avec le royaume d’Angleterre par l’intermédiaire d’un mariage entre la petite-fille du roi d’Angleterre Édouard III et le roi Jean I er de Portugal. De cette union naquit Henri de Portugal, dit « le Navigateur », le grand architecte de l’expansion portugaise, dont le point de départ est la bataille de Ceuta contre le sultanat Mérinide de Fès l’année 1415. Cette victoire déterminante, à l’entrée du détroit de Gibraltar, lui assurant le contrôle des flux maritimes, entre la mer Méditerranée et l’océan Atlantique, pendant que les armées anglaises assiègent le port normand d’Harfleur. Mais Henri « le Navigateur », en sa qualité de gouverneur de l’Ordre du Christ[12], fait bien plus que coordonner l’ouverture des routes maritimes allant aux Indes[13], puisqu’il obtient aussi la pleine souveraineté des archipels de Madère, des Açores et des îles du Cap-vert tout en prélevant une taxe sur les marchandises importées de ses comptoirs africains. Et finalement, au milieu du XV ème siècle, ses expéditions font une courte pause, car la navigation en deçà des îles du Cap-Vert, plus au sud, exige une connaissance spécifique des vents, des courants marins et de la voûte céleste de l’Atlantique Sud. L’Ordre du Christ profite alors de cette accalmie pour intensifier l’exploitation commerciale de ses possessions coloniales, à l’instar de Diogo de Teive qui, de retour d’une mission de reconnaissance au delà des Açores, introduit la canne à sucre dans l’île de Madère où jusqu’alors la culture du blé prédominait. Une culture quasi-exclusive et autonome de la canne à sucre qui servira de modèle aux futures colonies portugaises en Atlantique.

En fait, cette période de diversification des ouvrages tend à montrer que le contournement de l’Afrique n’est pas une exclusivité portugaise, mais bien une œuvre commune pour laquelle la dynastie Ming missionne plusieurs expéditions en direction de l’Occident. Certes, au siècle précédent, le navigateur chinois Wang Dayuan avait déjà exposé ses explorations de l’océan Indien et du littoral oriental africain dans son ouvrage Daoyi zhilue jiaoshi. Il y décrivait le sultanat de Kilwa, vendue au marchand arabe Ali bin Al-Hasan au IX ème siècle, comme une île de culture swahilie à la fois urbaine, musulmane et bantoue. Mais dans le cas présent, les trois cents navires et les soixante-deux Chinese treasure chips de la flotte des amiraux Zheng He et Wang Jinghong surpassent en tout point ces précédentes expéditions. Les chroniques de Gang Zhen The Annals of foreign nations in the western ocean, de Fei Xin Xingcha Sheng-lan, ou de Ma Huan Ying-yai Sheng-lan décrivent à cet effet la première expédition en direction de l’île de Java et de Calicut, la quatrième expédition jusqu’aux ports de Mogadiscio et de Malindi, sur le littoral oriental africain, ainsi que les cinquième et sixième expéditions ayant rejoint l’Afrique australe et les cités de l’aire swahilie l’année 1422.

Les voyages de Zheng HeUn Chinese treasure ship

Les porcelaines chinoises du littoral oriental africain ressemblent donc à celles des royaumes d’Afrique australe apparentés aux Bantous que l’on localise à Mapungubwe, puis au Grand Zimbabwe. Le déclin du premier de ces royaumes, dans une région aurifère au nord de l’Afrique du Sud, coïncidant avec l’apogée du second. Dans cette métropole fortifiée du Grand Zimbabwe, la population de dix-huit mille habitants se répartit sur une surface de sept kilomètres carrés de plusieurs architectures successives : la Hill complex antérieure au XIII ème siècle, la Valley complex du XIV ème siècle et le Great enclosure du XV ème siècle. Les européens l’évoquent comme « une forteresse de pierre d’une taille extraordinaire… à proximité des mines d’or de l’intérieur entre le Limpopo et le Zambèze. Et comme l’Empire du Mali en son temps, le Grand Zimbabwe est indispensable au commerce européen, puisqu'il lui fournit près de vingt millions d’once Troy, soit environ six cent vingt tonnes d’or, avant d’être supplanté par les royaumes de Monomotapa au nord et de Butua au sud. La cartographie chinoise du littoral oriental africain, comme des objets célestes[14] accompagnés d’instructions de navigation selon les vingt-quatre points cardinaux chinois[15], vont ainsi servir au vénitien Fra Mauro et à son assistant Andrea Blanco pour cartographier l’Eurafrique l’année 1459, sous la responsabilité d’une commission désignée par le roi Alphonse V de Portugal. Cette carte, qui laisse clairement apparaître un contournement du cap de Bonne-Espérance, donne une impulsion décisive aux expéditions portugaises dans l’hémisphère sud.

Le commerce chinois en Afrique orientaleLe Great enclosureLe continent africain de Fra Mauro
Les ruines du Grand Zimbabw

Fernão Gomes obtient le monopole du commerce africain en échange d’une exploration annuelle de cent lieues, puis João de Santarém et Pedro Escobar explorent l’île de São Tomé l’année 1471, avant que Diogo Cão n’érige un padrão à l’embouchure du fleuve Congo l’année 1483. Tout autant d'expéditions qui serve à un commerce dont la finalité est d’approvisionner les entrepôts royaux de Lisbonne (la Casa da Guiné) en maniguette, ivoire, sucre de Madère ou autres marchandises exotiques. Mais pas seulement, puisque le commerce des esclaves se développera fortement, malgré le baptême du roi de Kongo Nzinga a Nkuwu sous le nom de João I er. Ses modalités seront le règlement d’impôts, les dettes, la punition pour crimes, la prise de guerre et l’asservissement volontaire ou de naissance. Voilà pourquoi, entre autres, le taux de mortalité du commerce des négriers africains sera très élevé. Pour preuve, dans la région de l’actuel Angola, il se répartira à hauteur de 10 % à la capture, 25 % au cours du transport et 15 % pendant la détention dans les baraques côtières. Le taux de mortalité durant le transport maritime ne diminuant qu’à partir de l’arrivée des esclavagistes anglais et français sur les côtes africaines.

Tout autant d'expéditions qui serve à un commerce dont la finalité est d’approvisionner les entrepôts royaux de Lisbonne (la Casa da Guiné) en maniguette, ivoire, sucre de Madère ou autres marchandises exotiques. Mais pas seulement, puisque le commerce des esclaves se développera fortement, malgré le baptême du roi de Kongo Nzinga a Nkuwu sous le nom de João I er. Ses modalités seront le règlement d’impôts, les dettes, la punition pour crimes, la prise de guerre et l’asservissement volontaire ou de naissance. Voilà pourquoi, entre autres, le taux de mortalité du commerce des négriers africains sera très élevé. Pour preuve, dans la région de l’actuel Angola, il se répartira à hauteur de 10 % à la capture, 25 % au cours du transport et 15 % pendant la détention dans les baraques côtières. Le taux de mortalité durant le transport maritime ne diminuant qu’à partir de l’arrivée des esclavagistes anglais et français sur les côtes africaines.

Mais avant cela, deux caravelles portugaises et leur navette de vivres commandées par Bartolomeu Dias cartographient l’actuelle Afrique du Sud jusqu’à la baie d’Algoa, à l’est du cap de Bonne-Espérance. Or, il faut savoir que si la circumnavigation du continent africain est atteinte l’année 1488, c’est bien grâce au perfectionnement de la technique de navigation dite de la « volta do mar ». Celle-ci, qui se base sur les vents dominants de l’Atlantique, consiste à dériver des côtes africaines avant de prendre la direction du nord pour revenir en Europe. Mise en œuvre dès les premières explorations des îles Canaries, on perçoit ainsi beaucoup mieux l’importance de l’archipel des Açores. De plus, étant donné que la navigation en Atlantique sud se réalise dans un sens de rotation inverse aux courants maritimes de l’Atlantique nord, la circumnavigation du continent africain oblige à naviguer en direction du sud, à proximité des côtes américaines, pour pouvoir rejoindre l’océan Indien. En tout cas, il est certain que Christophe Colomb ne serait jamais revenu des Amériques sans la connaissance approfondie de cette technique apprise aux côtés des navigateurs portugais.

La volta do marLes courants maritimes en océan Atlantique et Indien

En effet, Christophe Colomb résida longtemps à Lisbonne avec son frère cartographe Bartolomeo Colomb avant de se marier à Felipa Monis de Perestrelo, la fille du gouverneur de l’île de Porto Santo dans l’archipel de Madère. Car, en réalité, sa carrière de navigateur débuta tardivement, grâce aux institutions de la Santa Hermandad Nueva et du Tribunal du Saint-Office de l’Inquisition, juste après la concorde de Ségovie unissant Isabelle de Castille à Ferdinand d’Aragon. Cette Santa Hermandad Nueva, créée à l’initiative du grand trésorier du royaume de Castille Alonso de Quintanilla, centralisait les milices municipales en une institution permanente de deux milles soldats chargés de recenser la population, de répertorier les armes et de collecter un impôt direct. Quant au Tribunal du Saint-Office de l’Inquisition, il devait son existence à la bulle Exigit sincerae devotionis. Ces deux institutions entretenaient, par ailleurs, des liens très ténus comme elles le montrèrent pendant la révolte anti-converso de Pedro Sarmiento et la proclamation par la Hermandad Vieja de Tolède des statuts de « limpieza de sangre ». L’accès aux institutions civiles ou ecclésiastiques fut alors réservé aux seuls « vieux chrétiens » dénués de toute ascendance juive ou musulmane.

Pourtant, ces deux institutions chrétiennes, plutôt à l’écart de l’innovation et du progrès, vont conjointement financer par l’impôt, voire la spoliation[16], les expéditions ibériques en Atlantique. D'ailleurs, Christophe et Bartolomeo Colomb n’ont aucune difficulté à convaincre le grand trésorier de la Castille et de la Santa Hermandad Nueva, Alonso de Quintanilla, d’accomplir en une seule expédition ce que les navigateurs portugais préparent depuis près d’un siècle. Mais l’ouverture d’une voie maritime directe aux Indes n’est pas chose aisée, surtout lorsque le projet prévoit de rejoindre l’Asie en traversant l’Atlantique et que l’on étaye son dessein dans l’erreur. Les calculs de Christophe Colomb évaluent effectivement la circonférence terrestre à vingt-six mille six cents kilomètres et placent les îles Canaries à seulement quatre mille quatre cent quarante kilomètres du littoral asiatique. Selon ceux-ci, le continent eurasiatique représenterait 291° de longitude alors que la Géographie de Ptolémée estimait déjà à 180° de longitude la distance de l’Europe à l’Asie. Ces connaissances scientifiques sont pourtant essentielles aux navigateurs et ne peuvent plus être ignorées depuis que l’imprimerie de Bologne diffuse l’œuvre de Ptolémée en traduction latine. L’université de Salamanque ne manque donc pas de contester ces calculs, mais peu en importe à Colomb qui précipite la mise en œuvre de son expédition juste après la prise de l’émirat de Grenade à laquelle il participe.

À cet effet, le décret de l’Alhambra, qui abroge le traité de Grenade, joue ici un rôle non négligeable en supprimant la liberté de culte des sujets du royaume d’Espagne afin que la Santa Hermandad Nueva puisse s’emparer des devises et des métaux précieux des juifs non convertis. De surcroît, les capitulations de Santa Fe, conclues entre Colomb et le royaume d’Espagne, confirment la finalité coloniale du projet en prévoyant que « Vos Altesses font dudit don Christophe Colomb leur vice-roi et gouverneur général sur toutes les terres fermes et îles qu’il découvrirait ou conquerrait ». Toujours est-il que la caraque Santa Maria et deux caravelles débarquent sur l’archipel des Bahamas où, malgré l’incapacité du traducteur à communiquer avec les tribus locales, Colomb déclare avoir rejoint l’Asie l’année 1492. Trente-neuf membres de son équipage occupent dès lors un établissement construit du bois de la caraque Santa Maria sur l’île de Saint-Domingue (Hispaniola), le tout avec armes, vivres et outils. Puis, pour sa seconde expédition, Colomb embarque vingt lanciers de la Santa Hermandad Nueva qui, après le massacre de ses anciens membres d’équipages, lui permettent de s’approprier les terres indigènes où il instaure l’encomienda. Ce système économique basé sur le travail forcé des indigènes les décimera et, du demi million d’individus de l’île d’Hispaniola, il n’en restera que soixante mille, deux décennies plus tard.

Aussi, l’année 1493, la bulle pontificale Inter caetera garantit aux royaumes de Castille et d’Aragon, la possession de toutes les terres situées à cent lieues à l’ouest des îles du Cap-Vert. Toutefois, le roi Jean II de Portugal la dénonce fermement et, l‘année suivante, le traité de Tordesillas déplace ce méridien de partage aux territoires situés à trois cent soixante-dix lieues à l’ouest de l’île du Cap-Vert. Une nouvelle répartition capitale pour les portugais, car, sans elle, et conformément à la « volta do mar », les treize navires de l’expédition de Bartolomeu Dias et de Pedro Álvares Cabral n’auraient jamais pu s’approprier le littoral sud américain indispensable à leur approvisionnement en bois et en vivres. En effet, sur la route des Indes, cette Ilha de Vera Cruz, rebaptisée un peu plus tard Terra do Brasil, est à six mois de navigation de leur entrepôt indien à Calicut, qu’ils établissent l’année 1500. Les portugais doivent cependant vaincre les mamelouks alliés aux ottomans et aux vénitiens, au large du port de Diu, l’année 1509, avant de pouvoir en disposer pleinement. Ce n’est même qu’à partir de cette date que le comptoir de Goa leur sert de base à la conquête du détroit de Malacca et des dix-sept mille îles de l’archipel indonésien. Leur société coloniale Casa da Índia centralise dès lors la comptabilité des comptoirs, gère les entrepôts, met en place le premier service postal mondial, arme les expéditions et accorde une licence aux privées contre une participation aux bénéfices. De cette manière, plus de mille trente-trois expéditions maritimes seront armées, entre le début du XVI ème siècle et le milieu du XVII ème siècle, alors que les prélèvements sur les bénéfices des ventes des marchandises, à l’exception de celles faisant l’objet d’un monopole royal, représenteront jusqu’à trois quarts des recettes publiques.

En outre, les dispositions protectionnistes de la commune de Bruges et les marchands du Saint-Empire romain germanique contribuent grandement à la prospérité de la Feitoria des Flandres, son principal comptoir à Anvers. Les marchands[17] d’Augsbourg profitent effectivement des privilèges d’une ville libre sous l’autorité directe de l’Empereur du Saint-Empire romain germanique comme d’une situation géographique privilégiée, entre les communes hanséatiques et les Républiques maritimes. De plus, dès cette époque, un procédé de séparation des métaux par adjonction de plomb améliore nettement la rentabilité de leurs mines d’Europe centrale. Cette technologie, qui permet d’extraire un kilogramme trente-huit d’argent à partir de cent kilogrammes de cuivre, devenant vite indispensable au commerce africain de la Casa da Índia. La compagnie Thurzo-Fugger vend comme cela près de six mille cinq cents tonnes de cuivre dans les deux premières décennies du XVI ème siècle, tandis que le métal argent sert au commerce du textile et à la frappe du Thaler.

L’usage de cette monnaie dans les vallées d’Europe centrale dès l’année 1518 se répand du reste si bien sur le marché anversois, dominé par les prêts aux administrations publiques, que la compagnie Fugger multipliera par vingt le montant de ses crédits dans la première moitié du XVI ème siècle. Qui plus est, les finances portugaises sont complètement intégrées à ce système bancaire de sorte qu'en raison de leur dépendance aux avances à long terme faîtes sur leurs ventes d’épices, leur dette augmente de 50 %, sur la même période. La rentabilité du commerce portugais, à l’exemple de son produit phare la malaguette, ne concurrence toujours pas celui des Républiques maritimes. Et ce sont, entre autres, toutes ces difficultés qui amènent les portugais Fernand de Magellan et Rui Faliero à présenter au royaume d’Espagne une circumnavigation mondiale dont ne revient qu’une caraque l‘année 1522. Ainsi, et à cause de l’opposition du royaume de Portugal à la colonisation espagnole des îles Banda dans l’archipel des Moluques, le traité de Saragosse fixe une ligne de partage dans l’océan Pacifique laissant les îles Philippines au royaume d’Espagne. Le « galion d’Acapulco » transporte dès lors ses marchandises des Indes orientales espagnoles[18] à travers l’océan Pacifique pour les acheminer dans le port de Veracruz avant de les réexporter en Andalousie.

Les territoires espagnols et portugais au XVI ème siècleLes voies maritimes commerciales au XVI ème siècle




Ce commerce colonial espagnol se double aussi d’une colonisation des gisements argentifères en Méso-Amérique depuis sa victoire sur la Triple alliance Aztèque. C'est sans doute pourquoi le roi Henri VIII d’Angleterre instaure la couronne or de la double rose l’année 1526, dès les premières exploitations minières mexicaines. Cette réforme monétaire, qui anticipe un afflux massif d’argent, est d'ailleurs contemporaine de quelques autres évènements tels que l’Acte de suprématie du Parlement d’Angleterre, la confession d’Augsbourg, la bible de Lübeck et l’affaire des Placards. De ce fait, l’Église chrétienne et les usages commerciaux se révolutionnent simultanément à l’exemple de l’Acte de Suprématie consacrant l’autonomie de l’Église anglicane et le roi d’Angleterre Henri VIII comme le seul « chef suprême de l’Église anglaise autant que le Christ le permet », l’année 1531. La spoliation des monastères d’Angleterre, du Pays de Galles et d’Irlande finançant cette réforme monétaire tout en ralliant les propriétaires fonciers à la réforme anglicane[19].

L’expansion territoriale aztèque

L’expansion territoriale inca
Puis, le royaume d’Angleterre introduit une autre réforme monétaire juste avant la banqueroute des royaumes ibériques, au milieu du XVI ème siècle. Car, comme pour la malaguette portugaise, lors même que ses exportations de textiles représentent les deux tiers de sa production, elles n’ont dégagé aucun excédent commercial avec la Flandre dans la première moitié du XVI ème[20]. Ainsi, l’année suivante, l’altération monétaire anglaise connue sous le nom de « Great Debasement » peut se produire. Cette réforme ne concerne pas les monnaies d’or, dont le titre de vingt-trois carats n’est réduit qu’à vingt carats, mais exclusivement les monnaies d’argent dont le titre se divise par quatre, les huit années suivantes. Une situation inspirant au facteur royal anglais Thomas Gresham une loi économique où « la mauvaise monnaie chasse la bonne », c’est-à-dire que les agents économiques thésaurisent les monnaies appréciées et ne payent plus qu’avec des monnaies dépréciées en argent. Du reste, la responsabilité en revient tout autant aux mines du Potosí, qui livrent annuellement deux cent quarante tonnes d’argent au cours des vingt premières années d'exploitation, qu'aux conquistadors, qui ne ramènent des Amériques que trois cent trente tonnes d’or sur l’ensemble du XVI ème siècle.

Cette réforme est également bien aidée par la gouvernante des Provinces espagnoles, Marie de Hongrie, qui oblige l’année 1541 ses marchands de Flandre à payer leurs dettes à raison de deux tiers en monnaie d’or et d’un tiers en monnaie d’argent. Les marchands d’Anvers et de la Feitoria de Flandres ne peuvent alors plus payer leurs dettes sans avoir recours à l’emprunt à des taux quelquefois usuraires siècle. Il s’ensuit une surabondance d’argent, dont seule l’explosion de la mondialisation du commerce maritime limitera graduellement la dépréciation, jusqu’à assister à la fin du siècle à ce que décrit l’historien F. Braudel comme un phénomène où « les marchands européens, pour poursuivre leur profitable commerce d’Asie, sont eux-mêmes à la merci des arrivées à Cadix de l’argent américain, toujours irrégulières, parfois insuffisantes ». L’abrogation de l’édit de Marie de Hongrie donnant finalement le coup d’envoi à la frappe des premières couronnes d’argent anglaises pendant qu’un semblant d’« union monétaire » se construit dans les royaumes où la Réforme religieuse apparaît comme la plus marquée. Par exemple, l'année 1549, un décret impérial instaure le reichsthaler, à savoir une monnaie d’un poids d’argent équivalent à la couronne anglaise, alors que Charles Quint édicte la Pragmatique Sanction séparant le Saint-Empire romain germanique des Dix-sept Provinces des Pays-Bas espagnols. Comme cela, tant les usages commerciaux que l’Église chrétienne se révolutionneront simultanément.

Le calvinisme, un des courants théologiques majeurs de la révolte naissante dans les Dix-sept Provinces, tient d’ailleurs son origine de l’ambition de Nicolas Cop de renouveler l’Église catholique selon la Sola fide[21]. Les accusations d’hérésie des franciscains indignés ayant incité son camarade du collège de Montaigu, Jean Calvin, à se réfugier à Nérac auprès de Marguerite de Navarre. Cette sœur aînée du roi de France François I er, et grand-mère du futur roi de France Henri IV, est elle-même très proche de la Réforme religieuse, comme l’exprime quelques-uns de ses ouvrages tels que l’Heptaméron ou le Miroir de l’âme pécheresse. Elle protège aussi quelques auteurs réformateurs et permet à Rabelais d’ignorer les condamnations de ses ouvrages Les Horribles et Épouvantables Faits et Prouesses du très renommé Pantagruel, roi des Dipsodes, fils du grand géant Gargantua ou de La Vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, jadis composée par maître Alcofribas, abstracteur de quintessence. Du moins jusqu’à ce que le roi de France François I er, qui s’était jusqu’alors prudemment abstenu de persécuter les rares français attirés par les idées réformatrices, décide de ne pas faire abstraction des écrits séditieux affichés sur les murs de ses châteaux royaux de Paris, de Tours ou d’Orléans.

Au centre de cette « Affaire des placards » se trouve des écrits intitulés « Articles véritables sur les horribles, grands et insupportables abus de la messe papale, inventée directement contre la Sainte Cène de notre Seigneur, seul médiateur et seul Sauveur Jésus-Christ ». La chose est du reste assez grave pour que des français, tels que l’éditeur de Marguerite de Navarre, soient condamnés au bûcher. Dès lors, Jean Calvin doit s’exiler à Bâle où il publie un livre d’instruction à la doctrine des réformés. Puis, il rejoint Genève afin d’y assumer, sans jamais avoir été ordonné, des fonctions pastorales. La Réforme religieuse y gagne inexorablement du terrain, même si l’instauration d’une République théocratique par la promulgation des Ordonnances ecclésiastiques ressemble sur certains aspects aux méthodes de l’inquisition.

Car, d’une manière générale, la violence systématique contre les opposants religieux, quels qu’ils soient, dans toute l’Europe, ne cesse de déclencher des heurts, au point que le Compromis des Nobles des Dix-sept Provinces en vient à réclamer plus de tolérance contre l’hérésie, l’année 1566. Ce refus de l’inquisition n’est cependant pas entendu et les exécutions d’un grand nombre de calvinistes dans les Dix-sept Provinces, dont le pasteur Guy de Brès, amplifient les revendications. C'est même sans aucun égard pour ces requêtes que le gouverneur des Dix-sept Provinces institue le Conseil des troubles visant à condamner tous les hérétiques. Et bien que cette institution ait toute compétence sur les faits de dissidence religieuse, qu’elle assimile à des crimes de lèse majesté, elle commet elle-même un crime en condamnant à mort les comtes de Hornes et d’Egmond. En effet, on ne peut condamner à mort par délégation des chevaliers de la Toison d’or, et cette incroyable ignorance des privilèges métamorphose la révolte en une guerre de Quatre-Vingts Ans. Guillaume de Nassau, le stathouder des provinces de Hollande, Zélande et Utrecht, y remporte d'ailleurs la première bataille de Heiligerlee avant d’être finalement défait à la bataille de Jodoigne, et d’être contraint à l’exil.

Une grande partie des calvinistes des Dix-sept Provinces doit alors trouver refuge auprès du royaume d’Angleterre à partir duquel ils lancent, quelques années plus tard, une puissante offensive sur les côtes de Flandres. Ces « Gueux de mer » s’emparent des ports de Brielle, de Flessingue, tout en propageant la révolte aux cités côtières de Dordrecht, d’Alkmaar, de Veere et d’Enkhuizen. Le royaume d’Angleterre les soutient ensuite activement au siège de la commune de Goes où son officier Humphrey Gilbert commande une flotte de quarante navires et de mille cinq cents soldats. Cette armée ne remporte tout de même pas immédiatement la victoire, mais son arme économique sera d’autant plus utile que les ressources du roi Philippe II d’Espagne se tarissent progressivement. L’armée espagnole devant dorénavant s’autofinancer en levant de nouveaux impôts que, bien évidemment, les États généraux des Dix-sept Provinces repoussent au profit d’une somme forfaitaire et d’un impôt du centième denier sur le capital. Or, en représailles, les espagnols pillent les Églises et assassinent sans distinction plusieurs milliers d’anversois. Une désastreuse réaction qui va irrémédiablement diviser les Dix-sept Provinces entre, d’une part, l’Union d’Arras des comtés méridionaux d’Artois, de Hainaut, de Douai et de Cambrésis qui prêtent allégeance au roi d’Espagne et, d’autre part, l’Union d’Utrecht des provinces septentrionales qui proclament la liberté religieuse et la défense mutuelle.

Les Unions d’Arras et d’Utrecht
Avec cela, le traité de Sans-Pareil renforce les sept provinces septentrionales en les intégrant à une confédération des Provinces-Unies alliée au royaume d’Angleterre. Ces clauses prévoient d’accorder six mille fantassins, quatre cent cavaliers et six cent mille florins annuels en contrepartie de la nomination du comte de Leicester, Robert Dudley, comme gouverneur des Provinces-Unies. À tout ceci s’ajoute la remise à l’Angleterre des ports de Fort Rammekens, Ostende, Brielle et Flessingue pour une durée de trente ans. Et, là encore, l’armée espagnole fait une erreur de taille en estimant le casus belli suffisant pour construire une Invincible Armada de cent trente navires. Celle-ci grèvera lourdement ses finances publiques et, emportée par un ouragan, ne pourra jamais s’opposer à la flotte anglaise. Par contre, l’année 1589, elle offre un bon prétexte au royaume d’Angleterre pour armer une « Counter Armada » de deux cents navires qui, ajoutée du traité de Greenwich avec les royaumes de France et des Provinces-Unies, l’amène à irrésistiblement enchaîner les victoires[22]. C'est donc le coût prohibitif de cette guerre qui oblige le royaume d’Espagne à conclure une trêve de douze ans dans laquelle les sciences, les arts et le commerce exploseront.



Déjà on édite à Anvers des publications scientifiques telles que le premier atlas moderne Theatrum Orbis Terrarum d’Abraham Ortelius, ou le Reys-gheschrift vande navigation der Portugaloysers in Orienten de Jan Huygen van Linschoten que l’on traduit par Travel accounts of Portuguese navigation in the Orient. Ce dernier ouvrage répertorie les précieux renseignements de navigation des marins, parfois flamands, ayant participé au commerce de la Casa da Índia. L’un d’eux, Dirck Gerrittsz Pomp, y décrit le Japon comme une « île où abonde l’argent et où les navires portugais arrivent, chaque année, chargés de soie qu’ils vendent contre de l’argent ». Certaines des cartes annexées donnent aussi les clés du commerce maritime avec l’Orient en délaissant le détroit de Malacca tenu par les Portugais au profit du détroit de la Sonde au sud de Sumatra. On comprend donc mieux pourquoi la Compagnie van Verre arma quatre de ses navires en direction du détroit de la Sonde en confiant le commandement à Cornelis de Houtman. Néanmoins, cette première expédition maritime néerlandaise ne réalisa aucun profit sur la vente de ses deux cent quarante-cinq sacs de poivre et quarante-cinq tonnes de noix de muscade du fait qu'elle dut modestement se fournir à Bali en raison des prix élevés des épices du sultan de Banten. Toutefois, pour sa seconde expédition, la Compagnie van Verre s’associa à la Compagnie du Brabant qui, cette fois-ci, grâce au chaleureux accueil du Sultan de Banten, amassa une précieuse cargaison de cinq cents tonnes de poivre, de clous de girofle, de noix de muscade et de cannelle dont la vente, un peu plus d’un an après leur départ, généra un profit de 400 %. Ce succès commercial incitant, entre autres, Maurice de Nassau à négocier un traité diplomatique avec le Sultanat d’Aceh qui deviendra le premier producteur mondial de poivre. Enfin, d’autres expéditions telles que la circumnavigation d’Olivier van Noort ou la fondation du comptoir d’Hirado par la Compagnie de Rotterdam participeront au commerce et à la notoriété des marins flamands.

Mais c'est bien évidemment de la fusion de toutes ces compagnies en une seule Vereenigde Oostindische Compagnie (VOC), l’année 1602, que naît la puissance des Provinces-Unies, dont la domination sans partage inverse les effets classiques de l’économie. Car si le libre échange favorise, en théorie, la diminution des prix de vente, un monopole de distribution garantit, en pratique, à la fois des prix d’achat minimum et des prix de vente élevés. De plus, la VOC s’appuie sur un système bancaire centralisé et sur l’émergence des marchés financiers. D’une part, la banque Amsterdamsche Wisselbank, sous le contrôle de la municipalité d’Amsterdam, se réserve le monopole de change et transfère les paiements d’un compte à un autre par l’intermédiaire d’un livre de compte. Toutes les transactions supérieures à six cents florins sont payées dans sa monnaie de banque, le florin banco, tandis que les clients garantissent leurs transactions avec un disponible d’une valeur inférieure à 5 % du prix du métal ou de leurs espèces en dépôt. Et, d’autre part, le capital de la VOC, dix fois supérieur à celui de la Compagnie anglaise des Indes orientales, se compose d’actions de trois mille florins donnant chacune droit au versement d’un dividende annuel fixe d’environ 30 % de sa valeur nominale.

De par cette structure, l’augmentation continue de sa valeur boursière durant ses premières années d’activité et, conséquemment, la diminution du taux de rendement du dividende annuel, incitera les investisseurs à toujours plus spéculer. Le boursicotage prendra une telle ampleur que la compagnie n'aura pas à présenter de bilan ou aucune comptabilité régulière, mis à part ses avoirs et ses dettes en Europe. Une opacité comptable qui avait encouragé, dès ses débuts, les opérations boursières les plus risquées, à l’instar de la manipulation orchestrée par le fondateur de la compagnie du Brabant et actionnaire de la VOC, Isaac Le Maire. Celui-ci, ayant anticipé une diminution du cours boursier, vendit plus d’actions que la VOC n’en possédait et, dans l’incapacité de les racheter afin de les livrer, contraignit la bourse d’Amsterdam à prohiber la vente à découvert.

En outre, une question de légalité se pose également quand la VOC n’hésite pas à poursuivre des objectifs militaires dans le but de maintenir ou d’agrandir son espace commercial. L’ouvrage Mare Liberum du juriste des Provinces-Unies Hugo Grotius établit à cet égard, pour la première fois, un des fondements du droit international selon lequel la mer serait un territoire librement utilisable pour le commerce maritime de toutes les nations. La VOC acceptant d’autant plus cette liberté de commerce comme principe juridique qu’elle exerce elle-même une diplomatie autonome. Certes, cette première société anonyme multinationale n’obtient son libre accès à l’océan Indien qu’après la victoire de la Compagnie anglaise des Indes orientales contre les portugais à Swally. Mais après cela, elle s’empare de l’ancien fort portugais d’Ambon aux Moluques, contrôle le détroit de la Sonde et installe ses comptoirs sur l’île de Solor, sur l’île de Timor ainsi qu’en péninsule indienne.

Enfin, l’année 1619, elle s’accapare l’archipel indonésien où elle met en place un long processus de colonisation de sorte que ses comptoirs asiatiques lui permettent de ne plus exporter de richesses européennes en Asie. Voilà comment elle structure un commerce d’Inde en Inde afin d’obtenir les produits nécessaires à l’achat des marchandises vendues en Europe. Les productions locales sont encouragées, le monopole sur les fines épices strictement réglementé et, pour qu’aucun autre territoire ne puisse lui faire concurrence, elle impose le paiement d’une contribution aux souverains locaux, abuse de la force ou use de stratégie complexe. Le cas de la politique isolationniste japonaise du Sakoku est très révélateur. Alors que le Japon refuse tout commerce aux autres régions, interdit l’expatriation de sa population et expulse les étrangers hors de son territoire, il laisse tranquillement commercer la VOC sur l’île artificielle de Dejima, dans la baie de Nagasaki, en contrepartie de sa participation à l’écrasement de la rébellion des chrétiens japonais de Shimabara.

Le commerce d’Inde en Inde

Après quoi, les Provinces-Unies s’aventurent dans l’océan Atlantique où elles fondent la Geoctroyeerde Westindische Compagnie (WIC), grâce au Traité de Compiègne conclu avec le Royaume de France en échange de quatre cent quatre-vingts mille thalers. La WIC entreprend alors de coloniser les terres américaines en les réservant aux néerlandais installés dans l’enceinte fortifiée de Fort Amsterdam, sur l’île de Manhattan. Cette province de la Nouvelle-Néerlande[23] est sa priorité, mais son « Groot Desseyn » convoite d’envahir les possessions portugaises d’Afrique de l’Ouest et d’Amérique du Sud. Elle semble du reste bien démarrer lorsque son corsaire Piet Hein s’empare d’une cargaison d’or et d’argent espagnole à la bataille de la baie de Matanzas dans les Caraïbes. Son armada de soixante-dix navires peut ainsi conquérir les colonies portugaises du littoral d’Amérique du Sud et fonder la Nouvelle-Hollande. Toutefois, le décret sur l’esclavage à vie à la Barbade pris l’année 1636 modifie ces plans en stipulant que « les nègres et les Indiens amenés à la Barbade pour y être vendues y serviront toute leur vie ». Cette base légale à l’esclavage dans les Antilles britanniques y stimule l’établissement de sucreries et prive de facto la WIC d’un monopole commercial avant que les Traités de Westphalie ne consacrent l’indépendance des Provinces-Unies et ne concluent, à la fois, la guerre de Quatre-vingt Ans et la guerre de Trente Ans, l’année 1648.

La Nouvelle-Néerlande La Nouvelle-Hollande

En fait, ces traités morcèlent le Saint-Empire romain germanique et instaurent un nouvel équilibre des puissances en Europe quand la Première Révolution anglaise est sur le point de se terminer. En effet, l’année 1649, un tribunal spécial instauré par un « Parlement croupion », qui ne représente que deux-tiers des parlementaires, condamne à la décapitation pour haute-trahison Charles I er d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. Et c’en est donc fini du contrôle néerlandais sur le commerce des colonies royalistes anglaises opposées au Parlement. Les Actes de Navigation ainsi qu’un embargo anglais sur les productions des trois colonies de la Barbade, des Bermudes et de la Virginie réservent aussi aux anglais le commerce des colonies avec la métropole pendant que l’on exclut des ports anglais les navires étrangers et qu’il est possible de les intercepter s’ils commercent avec les colons royalistes. Du coup, après deux années de conflit au cours desquelles les forces anglaises ont attisé entre-temps la révolte des colonies néerlandaises d’Amérique du Sud, les Provinces-Unies s’obligent à reconnaître ce protectionnisme au Traité de Westminster de 1654.

La situation du commerce néerlandais se dégrade ensuite nettement au point que le traité de La Haye de 1661 concède au royaume de Portugal, juste après l’« Insurrection de Pernambouco », la Nouvelle-Hollande contre les îles Moluques, l’île de Ceylan et soixante-trois tonnes d’or. Enfin, le Traité de Breda de 1667 entérine la perte de ses colonies américaines par un échange de la Nouvelle-Néerlande contre les sucreries du Suriname. Le commerce de la WIC périclitant définitivement au moment où la Royal African Company importe en Amérique plus de soixante mille esclaves africains sur une décennie. Il en va de même pour la Compagnie du Sénégal française, et force est de constater que le taux de mortalité des premiers esclaves africains pendant la traversée de l’Atlantique (23,8 %) est supérieur à la moyenne des années suivantes (17 %).


Ces compagnies profitent d’autant plus de l’écart de prix entre les premiers esclaves et celui du sucre qu’elles n’ont plus aucunes difficultés à concurrencer les productions exotiques asiatiques. Le commerce du sucre, du café ou du tabac explose, tandis que la vente des fines épices reste stable et que celle du poivre décroît. Quant aux ventes de la VOC à Amsterdam, sa valeur jusqu’alors trois fois supérieures à celle de ses achats, n’est plus égale qu'à son double. Cette situation la contraint à se recentrer sur son commerce en Europe comme à réduire de moitié le nombre de navires dévolu à celui d’Inde en Inde. La concurrence des autres compagnies maritimes n’explique d’ailleurs pas à elle seule une telle perte de volume d’affaires et la responsabilité en incombe surtout à la part des textiles importés. Moins rentables que les denrées alimentaires, ils représentent plus de la moitié de ses achats asiatiques (54 %), soit une quantité presque quatre fois supérieure à celle observable au milieu du XVII
ème siècle (14 %). D’autre part, le protectionniste français dit colbertisme encourage dorénavant ses corporations en accordant quelques monopoles aux manufactures. À son tour, il concurrence doucement le négoce de la VOC auquel il ajoute quelques contraintes financières. En effet, le taux de rendement du dividende fixe de son action n’est plus égal qu’à 7,8 % de son cours boursier, soit un taux d’intérêt beaucoup trop faible en comparaison des emprunts publics du royaume de France émis à 5,5 % l’année 1670. De plus, pour ne rien arranger, les Provinces-Unies décident de taxer les importations françaises.

Ce faisant, et malgré l’interdiction faîte aux importations de textiles anglais sur le territoire français, elles provoquent contre elle la formation d’une alliance anglo-française. Toutefois, la Troisième guerre anglo-néerlandaise et la guerre de Hollande, qui sont déclarées à quelques jours d’intervalle, obligent Guillaume Hendrik d’Orange-Nassau, un général néerlandais et petit-fils du roi d’Angleterre Charles I
er, à se replier derrière la Waterline[24].  Puis, une fois désigné stathouder des provinces de Hollande[25]  et de Zélande, il n’a plus qu’à attendre le refus du Parlement d’Angleterre d’accorder des crédits à Charles II d’Angleterre. Le Traité de Westminster l’année 1674 mettant fin à la guerre anglo-néerlandaise avant que, quelques années plus tard, le Traité de Nimègue ne consacre la fin de la guerre de Hollande. En conclusion, le siècle d’or néerlandais amorce à peine son dénouement que de capitales réformes administratives commencent à poindre en Angleterre. Les émules britanniques de la VOC, de la WIC, de leur marché d’actions et de la banque Amsterdamsche Wisselbank complèteront bientôt la banalisation de la monnaie papier, à savoir tout autant d’instruments financiers indispensables à la première mondialisation.





[1] 154 podestats vénitiens, du XIII ème siècle au milieu du XIV ème siècle, en Toscane, en Lombardie et en Émilie-Romagne.

[2] Le kommerkion est une taxe commerciale de 10% sur la valeur des marchandises vendues.

[3] L’empire latin, les royaumes latins (le royaume de Thessalonique, le duché d’Athènes, le duché de Naxos, la principauté d’Achaïe) & les royaumes des émigrés byzantins (l’Empire de Nicée, l’Empire de Trébizonde, le despotat d’Épire).

[4] Les activités se répartissent autour des expositions de marchandises, ventes, règlements et festivités dans les foires de Lagny, de Bar-sur-Aube, de Sézanne, de « Saint-Quiriace » de Provins, de « Saint-Jean » et de « Saint-Rémi » à Troyes.

[5] Un capitaine du peuple, un conseil des anciens et une milice.

[6] Une lettre de change est un écrit où une personne (le tireur) donne à un débiteur (le tiré) l’ordre de payer à une échéance fixée une somme à une troisième personne (le bénéficiaire ou porteur).

[7] Arles, Laon, Marseille, La Rochelle, Venise.

[8] Le duché de Guyenne, le comté de Ponthieu et l’Irlande.

[9] Un dixième de la population d’Ypres disparaît en moins d’une année.

[10] La différence entre le diamètre du projectile et le calibre de l’âme du canon.

[11] Le salpêtre libère de l’oxygène au cours d’une réaction oxydant les combustibles de soufre et de carbone.

[12] Un ordre militaire religieux ayant reçu en dévolution les biens de l’ordre du Temple au Portugal.

[13] Le marin vénitien Alvise Cadamosto colonise les îles du Cap-Vert, grâce à la caravelle, un navire dérivé de la caraque.

[14] Ces expéditions classifient 300 lieux géographiques et plus de 50 observations d’étoiles.

[15] La durée et les distances de navigation sont exprimées en fonction des vents et des courants maritimes.

[16] Serrano y Sanz, Origenes de la dominación española en América.

[17] L’historienne R. Doehaerd dénombre 1277 Allemands, 261 Italiens, 247 Français, 171 Espagnols, 151 Anglais et seulement 72 Portugais dans la population anversoise au XVI ème siècle.

[18] Les îles Philippines, les îles Mariannes, les îles Marshall et la Micronésie.

[19] Les propriétés foncières ecclésiastiques représentent plus du cinquième des propriétés foncières anglaises.

[20] Le prêteur et l’emprunteur doivent être marchands. Le taux ne doit pas dépasser 12 %.

[21] Un principe théologique traduit « Par la foi, seule » qui intègre les piliers de la Réforme sur lesquels repose le salut de l’homme (les Cinq solae sont Sola scriptura, Sola gratia, Solus christus, Soli Deo gloria et Sola fide).

[22] La prise de Breda. Les sièges de Deventer et Groenlo. Les batailles de Turnhout et Nieuport.

[23] Une région entre les fleuves Hudson (le Noort Rivier), le Delaware (le Zuid Rivier) et le Connecticut (le Varsche Rivier).

[24] La « waterline » est un territoire de plusieurs places-fortes inondables grâce aux écluses et aux plans d’eau naturels.

[25] Une décision contraire à l’Édit perpétuel des Provinces-Unies interdisant la fonction de Stathoudérat en Hollande.