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La monétisation des routes de la soie


Dinar fatimide




On résume la plupart du temps les routes de la soie en un simple commerce de la Méditerranée à l’océan Pacifique. Mais ce faisant, on élude l’émergence de cette structure à la faveur d’un certain synchronisme entre la République romaine et la dynastie impériale chinoise Qin. On prend du reste toute la mesure de cet assemblage, tant à l’observation des administrations qui le compose, puisqu’il fut constitué en une petite vingtaine d’années entre la Deuxième Guerre punique (219 AEC) et la proclamation du premier empereur de Qin (221 AEC), que dans sa subsistance dans le chaos. La période anarchique romaine des « Trente tyrans » (235 à 274) ayant pour contrepartie orientale la dislocation administrative de la période des trois royaumes (220 à 280) avant que la stabilisation de l’administration romaine, sous la gouvernance de l’Auguste Gaius Diocletianus (Dioclétien), ne réponde à la réunification provisoire du territoire chinois sous la dynastie Jin.

Ce commerce des routes de la soie s’intensifie donc nettement à partir des dernières constructions administratives du III ème siècle quand la Tétrarchie romaine initiée par Dioclétien déconcentre le pouvoir exécutif en partageant l’autorité impériale entre les Augustes d’Orient grec et d’Occident latin[1]. Plus particulièrement l’année 313 lorsque l’Édit de Milan promulgué par les Augustes Flavius Constantinus (Constantin I er) et Flavius Licinius (Licinius) instaure la Paix de l’Église et ouvre la voie à une réadministration d’une église chrétienne encore largement d’origine orientale. L’Auguste Constantin I er, victorieux de Licinius à Chrysopolis, remédiant lui-même à quelques-unes des dissensions ecclésiastiques en convoquant un concile œcuménique à Nicée. En effet, en dehors d’une durable paix religieuse, celui-ci ambitionne de mailler les diverses cultures de l’empire en rassemblant les provinces ecclésiastiques dans des diocèses, dont Alexandrie, Antioche et Rome auraient la prééminence. Le dimanche devenant un jour férié, sauf pour les travaux des champs, et les institutions romaines ne se dissociant plus des institutions chrétiennes.

Dès lors, « Nova Roma », renommée tardivement en Constantinople, suit un modèle romain d’urbanisme et l’on y dénombre plus de cent mille habitants chrétiens de langue grecque l’année 330. Son commerce, spécialement en tant que terminus occidental des routes de la soie au carrefour des continents africain, asiatique et européen, est d’ailleurs si prospère que sa population passe à plus de cinq cent mille habitants au V ème siècle. Ce boom démographique et économique est également rendu possible par une réforme monétaire et quelques dispositions fiscales. Par exemple, la capitation instaure une taxe payable par tête et en nature révisable tous les cinq ans, puis un Édit du maximum fixe un coût maximal aux marchandises et aux salaires, mais surtout la confiscation de l’or des temples païens facilite l’usage exclusif des métaux précieux dès l’année 332. Au demeurant, la frappe à près de deux millions d’unités annuelles d’un solidus de quatre grammes quarante d’or conforte ce commerce en direction de l’Orient tout en soutenant le processus de monétisation des régions germaniques où les premiers mouvements migratoires d’ampleur se font jour.

Car c’est bien en cette même année 332 que les Goths responsables de la protection du limes romain acquièrent le statut de peuples fédérés (les fœderati). L’administration romaine ayant conclu quelques traités d’alliance (le fœdus) avec quelques-unes de ces peuplades qualifiées de barbares qui, par acculturation de petites communautés à la société existante, s’ajoutent à quelques phénomènes migratoires. D'ailleurs, tout ceci fonctionne pour le mieux jusqu’à ce que l’invasion hunnique d’Asie centrale ne rompe cet équilibre sociétal. Les Ostrogoths et les Wisigoths, attaqués, se réfugient au sud du Danube, puis, acculés, se retournent contre l’administration romaine qu’ils écrasent à la bataille d’Andrinople. L’arrivée au pouvoir de Flavius Théodosius (Théodose I er) qui, par l’Édit de Thessalonique l’année 380 impose le christianisme nicéen comme seule religion d’État, sonne alors comme un contrecoup à cette cinglante défaite. Tout comme il ne sera dorénavant plus rare qu’un barbare converti puisse accéder aux plus hautes fonctions romaines ou puisse fonder un royaume indépendant. C’est le cas pour les Francs saliens de Toxandrie (la région de Tournai), les Burgondes du lac Leman, la « Confédération des trois peuples » de Pannonie (Ostrogoths, Vandales, Alains) ou les Wisigoths d’Aquitaine seconde. Néanmoins, il faut attendre leur victoire sur les Huns, dont seul un quart des ossements dispose d’une morphologie mongoloïde, à la bataille des champs Catalauniques l’année 451, pour que ces royaumes barbares légitiment réellement leur pouvoir. L’administration romaine d’Occident reconnaissant la puissance des Francs en Gaule, des Lombards dans la plaine du Pô, comme celle des Angles et des Saxons du Jütland.

Les populations barbares au V ème siècle

Quant à l’administration romaine d’Orient, elle cumule désormais la force militaire au commerce intercontinental grâce, en partie, à une nouvelle fiscalité favorable aux grands marchands. Par exemple, la suppression du chrysargyre, une taxe sur les profits commerciaux autre que ceux issus de l’agriculture, renforce son commerce de détail à Constantinople comme le grand commerce caravanier de l’Asie à l’Europe. De cette façon, il est relativement aisé au byzantin Flavius Petrus Iustinianus (Justinien le Grand) de reconquérir la Méditerranée l’année 554, à l’exception de la Gaule, avant d’être victorieux des Vandales en Afrique, de reprendre la péninsule italique aux Ostrogoths et d’imposer ses conditions aux Wisigoths de la péninsule Ibérique. L’administration romaine retrouve ainsi une certaine intégrité territoriale après trois siècles de menaces et de divisions, quand bien même la compilation du droit romain codifiant le droit ecclésiastique, la procédure judiciaire, le droit privé, le droit pénal, le droit fiscal et le droit administratif (le Codex Iustiniani) ne s’applique toujours pas pleinement sur l’ensemble de son territoire.

Le royaume byzantin de Justinien I er




La spécificité des routes de la soie joue cependant à plein, puisqu’en Asie orientale la dynastie Sui met concomitamment fin à son éclatement administratif en consolidant son système des trois départements et six ministères, en s’appuyant sur le bouddhisme et en mettant en chantier nombre de travaux publics tels que le Grand canal. Aussi, cette nouvelle unité territoriale renforce les routes de la soie en faisant de sa capitale aux deux millions d’habitants, Xi’an, son extrémité orientale. Cette coopération économique sur plus de sept mille kilomètres de pistes à travers les déserts ou les hautes montagnes himalayennes manque pourtant d’un véritable trait d’union, car les marchands continentaux s’échinent toujours à contourner les Parthes et les Sassanides. Mais l'avènement du Califat Omeyyade va brusquement changer la donne.

Les pistes de la soie en Sogdiane

En effet, tout commence l’année 610, à quatre kilomètres de la cité caravanière de La Mecque, en péninsule d’Arabie, quand l’ange Gabriel apparaît à Abou l-Qâsim Mohammed ibn `Abd Allâh ibn `Abd al-Mouttalib ibn Hâchim. Mais ses opposants sont nombreux, lors même que les autorités byzantines honorèrent le commerce de son arrière-grand-père paternel (Hâshim Ibn Abd Manaf). Si nombreux que sa condamnation à l’exil pour Yathreb (Médine), au cours duquel il rédige la Constitution de Médine définissant les droits et les devoirs des Musulmans, des Juifs et des autres communautés, l'amène à attaquer plus d’une soixantaine de caravanes commerciales de La Mecque et à débarrasser la Kaaba de ses idoles. Puis, son successeur, le calife de l’Islam Abû Bakr réprime les révoltes au centre de la péninsule avant que le second calife de l’Islam Omar ibn al-Khattâb ne s’empare du territoire sassanide et de l’Égypte l’année 643. Les Musulmans font donc la conquête de la Sogdiane et de Samarkand au moment où le gouverneur du Maghreb Musa Ben Nusayr traverse le détroit de Gibraltar. Enfin, la destitution du calife et la victoire des Abbassides musulmans contre les armées chinoises à la bataille de Talas l’année 751 met un terme à cette conquête territoriale. Dès lors, le Califat devient une administration décentralisée dont l'union autour des valeurs de l’islam et du commerce aboutira à l’instauration d’un système monétaire calqué sur le modèle romain dans lequel un dinar d’or vaudra quasiment un solidus byzantin.

Le califat des Abbassides

Au demeurant, l’administration chinoise porte une certaine responsabilité dans cette formation administrative du fait que les administrateurs Tang ont continuellement refusé d’accorder une aide militaire au roi Sassanide Yazdgard III tout en annexant les royaumes oasis du bassin du Tarim. Leurs Quatre garnisons de Kartcha, Karachahr, Kachgar et Khotan ont d’ailleurs sécurisé cette région limitrophe à la Sogdiane avant que la création d’écoles chinoises, telles que les écoles des fils de l’État, des quatre portes, de calligraphie ou de droit, ne soutiennent les réformes utiles à son exploitation commerciale.

Les administrations Sui et Tang
Les pistes de la soie

En outre, le code Tang exploitant une forte division sociale, puisqu'il détermine la peine en fonction de la relation préexistante entre le présumé coupable et la victime, ne satisfait toujours pas les intérêts des fonctionnaires et des marchands qui en viennent, avec le concours des militaires, à mettre en danger l’autorité impériale. Dès les guerres civiles du général chinois sogdien An Lushan[2], le pouvoir économique semble même prendre le pas sur l’autorité publique, de sorte que de vastes domaines agricoles, des ateliers artisanaux, voire quelques monopoles, se signaleront dès la dynastie Song. La spécialisation régionale des cultures, l’introduction des variétés à récoltes semestrielles, la standardisation des roues à aubes et la promulgation de « La Loi et le décret sur l’irrigation » feront tripler la surface des terres cultivables et engendreront un boom démographique. Selon la compilation Vingt-quatre Histoires, ces progrès feront doubler la population chinoise en deux siècles. L’économie chinoise profitera aussi d’un réseau de communication d’une grande densité à travers des canaux, des écluses, des voies terrestres, des relais et des tours de garde à intervalles réguliers. De plus, son commerce maritime dans les régions d’Asie du Sud-Est et de l’océan Indien s’affermira, grâce à l’invention de la boussole et de la cartographie que l’impression de caractères mobiles gravés dans la porcelaine, inventée par Bi Sheng, diffusera à grande échelle.

Puis, à partir du X ème siècle, la demande en produits de luxe étrangers se multipliera. Les importations indiennes d’ivoire, d’épices, de bois rares, de métaux précieux et de pierres précieuses s'échangeront contre des exportations chinoises de soie, de papier, de céramiques, de teintures et d’objets laqués. Le géographe arabe Al-idrissi soulignera de son côté le commerce chinois du fer, du cuir, de la soie et du velours jusqu’à Aden, sur l’Indus ou sur l’Euphrate, alors que l’ouvrage d’un officier des douanes chinois Zhufan Zhi répertoriera les lieux du commerce, les coutumes locales et les marchandises[3]. Pour ce faire, l’administration Song établira des comptoirs commerciaux aux Philippines, prélèvera en nature sur les marchandises importées et ses liens commerciaux seront si ténus que le Musulman Pu Shougeng sera promu commissaire au comptoir des affaires maritimes et des transactions commerciales de Quanzhou. De cette manière, pour la première fois, les revenus des monopoles d’État et des taxes commerciales dépasseront les revenus des taxes foncières. Ce florissant commerce impliquera toutefois une constante monétisation de l’économie qui, avec la frappe annuelle de plus de six milliards d’unités, conduira à une raréfaction du cuivre.

La monnaie papier chinoise «Jaozi»
L’administration Song y répondra, tout d’abord, en prohibant les monnaies de cuivre au seul bénéfice des monnaies en fer et des certificats de dépôts dans les ports et les régions frontalières, puis elle s’arrogera le monopole des prêts agricoles consentis en avance sur les récoltes[4]. De ce fait, dès le XI ème siècle, ses ateliers monétaires confectionneront des monnaies papiers au moyen d’une fibre unique et d’une impression aux dessins complexes à six couleurs d’encre : les Jiaozi. Ces certificats de dépôts, limités à trois années, et aux transactions industrielles ou sur le commerce de sel, auront valeur sur tout le territoire, du moins jusqu’à ce que l’octroi d’un monopole de distribution aux caisses privées n’entraîne un volume d’émission trop important et leur forte dépréciation au XIII ème siècle. Malgré cet échec, d’autres administrations publiques ne manqueront pourtant pas de se saisir opportunément de l’imprimerie pour améliorer leurs finances. Les implications n’en seront bien évidemment ni différentes dans quelques cas, ni négligeables les siècles suivants. Par exemple, l’association des billets de banque au commerce maritime inversera bientôt le rapport de force entre les administrations et avantagera grandement les administrations privées. Ce phénomène s’observera tout particulièrement en Europe. Mais avant cela, cette région sera monétisée des rives de la mer du Nord à la Scandinavie.



Le centre économique européen avait effectivement commencé à se déplacer de la Méditerranée aux rives de la mer du Nord dès la période mérovingienne. Certes, le royaume Franc de Clovis I er, pris aux Thuringes de mer du Nord et aux Soissons du nord de la Gaule, s’appuyait encore sur les butins de guerre, mais un prélèvement de taxes sur le commerce rétribuait déjà les administrations vassales. Aussi, dès le VII ème siècle, les routes de la soie prenaient une telle dimension qu’une foire à Saint-Denis fut instaurée après avoir reçu une délégation d’Arabie et dépêché une ambassade à Constantinople. Les marchands y étaient exonérés de quatorze droits anciens, les Saxons commerçaient avec ceux du Levant et on y retrouvait des marchandises aussi diverses que les métaux de l’île de Bretagne, la garance d’Armorique, le vin méditerranéen, les parfums, la bijouterie ou les fines étoffes.

Bien sûr, les réformes administratives accompagnaient ce commerce dans lequel les maires du palais, au nombre d’un par royaume d’Austrasie, de Neustrie ou de Bourgogne, prenaient de plus en plus d’importance. C’est pourquoi on nomma, à tort, cette période comme celle des rois fainéants. L’hérédité du mandat des maires du palais devenait donc la norme, au détriment des rois mérovingiens, et leurs prérogatives originelles d’exploitant des domaines royaux se muaient en une fonction militaire. L’un d’eux, le maire du palais d’Austrasie Pépin de Herstal, s’octroyant même le titre de « Dux et Princeps Francorum » après son succès contre les armées de Neustrie à la bataille de Tertry, avant que la victoire à la bataille de Poitiers contre les Omeyyades ne légitime l’établissement de la société féodale des Pépinides.

Leur prise de la West Frise en mer du Nord et de son port commercial de Dorestad, à l’embouchure du Rhin, montrait l’importance toute particulière qu’ils accordaient à la création d’une économie atlantique autour du continent européen, de l’île de Bretagne et de la Scandinavie. L’Église participait également à cette entreprise depuis qu’elle avait aussi bien accepté l’emprisonnement du dernier roi mérovingien Childéric III que sacré le fils de Charles Martel, Pépin le Bref. Le tout en échange de la donation territoriale des États pontificaux, de la perception de droits ordinaires, du privilège d’émission monétaire et de l’organisation des marchés les jours de fêtes religieuses.

C’est dans ce contexte que l’édit de Ver instaure l’année 755 un système mono-métallique autour d’une livre, elle-même divisée en parts d’argent que l’on nomme « denier ». Et il n’y a aucune coïncidence si les deniers frappés à Dorestad ressemblent diablement aux monnaies scandinaves, car cette réforme monétaire est destinée à faciliter le commerce entre le comptoir scandinave de Hedeby au sud du Jütland et les ports de la mer du Nord, de la mer Baltique, des îles de Bretagne ou de Constantinople
. Pour preuve, les péages des établissements de Ribe au Jütland, de Walcheren en Frise, de Tiel, de Birka, de Deventer en Frise orientale et de Medemblik en Frise occidentale prélèvent déjà une taxe de 10 % sur toutes les marchandises importées.

Les administrations européennes septentrionales commencent donc à gagner une certaine indépendance économique quand le fils de Pépin le Bref, Charles I
er, se décide à christianiser la Saxe. Son capitulaire « De partibus saxoniae », qui institue la peine de mort à l’encontre de toutes les manifestations de paganisme, force même le chef saxon Widukind à trouver refuge auprès du roi du Danemark ; Comme le massacre de Verden[5] l’année 782 offrira un motif supplémentaire aux futures invasions Vikings. Le Regnum Francorum de Charles I er, à son apogée comme empereur d’Occident l’année 800, se confond ainsi dans la communauté chrétienne alors que le fait économique est quasi-intégralement laissé aux religieux. Par exemple, les églises sont les seules administrations à frapper des monnaies d’or grâce au prélèvement de la dime qu’elles exigent de toute la population, mais son taux varie en fonction de la paroisse, puisqu’elle taxe 1/7 de la récolte dans la pieuse Lorraine et seulement 1/50 en Frise. De plus, l’Église prohibe tout profit sur l’argent ou sur tout autre chose donnée en prêt. La période carolingienne ne se résume cependant pas aux seuls dogmes chrétiens, puisqu’elle déclenche aussi un certain élan culturel par la promotion des auteurs classiques, des arts libéraux[6] et de la minuscule Caroline dont les formes régulières qu’il est aisé d’écrire multiplient les scriptoria dans les abbayes.

Le commerce européen à la fin du Haut Moyen Âge L’administration carolingienne au IX ème siècle

L’économie viking ne prend, en conséquence, toute sa dimension qu’à partir de la division du royaume carolingien entre les petits-fils de Charles I
er, au traité de Verdun l’année 843. Et quand bien même quelques vikings s’engagent au côté des princes d’Asturies ou de Pampelune, l’exil du roi danois chrétien Harald Klak déclenche une guerre civile qui intensifie leurs raids. Ces derniers prennent
d’ailleurs l’aspect d’une piraterie contre les ports de Dorestad, de Quentovic (le principal port carolingien avec l’île de Bretagne) ou les cités d’Amiens, de Soissons, de Nantes, de Bordeaux, d’Orléans, de Tours, d’Angers, de Porto, de Lisbonne, de Séville et de Cadix, jusqu’aux côtes africaines l’année 859.

Or, cette piraterie ressemble plus à une activité marchande illégale, indispensable à la monétisation d’un vaste espace commercial scandinave, comme le prouve quelques objets de leurs sépultures[7] .
Le strandhögg des Vikings norvégiens ne se distinguant des techniques danoises qu'en privilégiant la surprise, la diversion et le renseignement sur l’attaque frontale. Ainsi, la dernière phase d’invasion dénote une évidente volonté d’édifier des royaumes. Les suédois Varègues, qui se sont appropriés les routes commerciales de la Volga (un fleuve allant de la Scandinavie à la mer Caspienne) et du Dniepr (un fleuve allant de la Scandinavie à la mer Noire), fondent comme cela le royaume Rus’ l’année 862. Leurs comptoirs commerciaux de Kiev ou Novgorod s’intégrent du reste si bien dans la « route commerciale des Varègues aux Grecs » que le christianisme deviendra leur unique religion au XI ème siècle. Et Harald I er du Danemark de probablement conclure avec eux, comme avec les norvégiens, une alliance militaire pour que leurs fameux drakkars symétriques, flexibles et légers, puissent jouer un rôle majeur dans des débarquements de grande ampleur.

La colonisation orientale de l’île de Bretagne, qu’il nomme Danelaw, par le millier de soldats de la « Grande armée », nous étant brillament contée par le recueil
Chronique anglo-saxonne du IX ème siècle. Au demeurant, deux répliques modernes de drakkars traverseront l’Atlantique une dizaine de siècles plus tard pour mieux étudier la colonisation de l’Islande et du Groenland. La première colonisation de l’Atlantique nord ayant effectivement débuté l’année 874 avec les expéditions en Islande de Garðar Svavarson, de Flóki Vilgerðarson et l’installation permanente du norvégien Ingólfr Arnarson. Le livre de la colonisation (le Landnámabók) préciseà ce propos que les dix mille émigrés ne rencontrent aucune concurrence dans la faune locale à l’exception de quelques ours polaires dérivant sur les glaces flottantes. Et les islandais de si bien coloniser toutes les terres cultivables que la trentaine de navires d’Erik le rouge doit débarquer l’année 982 au Groenland où l’on dénombrera jusqu’à cinq mille habitants, cinq cent quatre-vingt-quinze fermes et seize églises.

Certes, les conditions climatiques y sont plus extrêmes qu‘en Islande, mais les colons s’y adaptent très bien comme le prouve la pierre runique de Kingigtorssuaq découverte à une latitude où la glace couvre continuellement la mer de Baffin et où le soleil reste au-dessus de l’horizon au solstice d’été (et en-dessous au solstice d’hiver). Du coup, la souveraineté norvégienne y instaure un monopole royal de deux expéditions commerciales annuelles qui, malheureusement, apporteront l’épidémie de peste noire au milieu du XIV
ème siècle. Aussi, ce commerce en Atlantique nord s’accompagne d’une évangélisation via la fondation de l’évêché groenlandais de Gardhar. L’évêque de cette dépendance de l’archidiocèse de Nidaros en Norvège obtenant même audience auprès du patriarche de Rome et son église de la colonie de Hvalsey abritera le dernier mariage groenlandais au début du XV ème siècle.

L’église groenlandaise de Hvalsey

Enfin, la colonisation scandinave de l’Atlantique nord ne se résume pas seulement au Groenland étant donné que cette région ne dispose pas de toutes les matières premières nécessaires aux colons. En effet, ses sols gelés en profondeur n’autorisent qu’à quelques rares arbustes de subsister. Les Vikings, en l’absence de ces grands arbres indispensables à la construction navale, doivent étendre leur territoire toujours plus à l’ouest jusqu’à coloniser Terre-Neuve. Celle-ci étant leur unique possibilité d’armer des navires ou de construire des habitations en bois. Voilà pourquoi les découvertes archéologiques faîtes à la pointe septentrionale de Terre-Neuve
confirment les sagas islandaises du XI ème siècle narrant l’exploration du continent américain par Leif Ericson ou le chapitre trente-huit du quatrième livre du Gesta Hammaburgensis ecclesiae pontificum d’Adam de Brême. Des objets vikings ayant été découverts dans une forge, un fourneau et une scierie au milieu de la soixantaine d’espèces d’arbres répertoriée à l’Anse aux Meadows.

La carte des explorations maritimes scandinaves

Cette colonisation du nord de l‘Amérique sonne, malgré tout, la fin des invasions vikings alors que le royaume de Knud le Grand est à son apogée
. Après quoi, son État, qui englobe le royaume des Anglais, le royaume du Danemark, le royaume de Norvège et quelques régions suédoises, se disloque à la mort du roi des Anglais Édouard le Confesseur l’année 1066. Les prétendants à la succession se livrant mutuellement à une guerre que Guillaume le Bâtard, allié à son beau père Baudouin V, comte de Flandre et régent du royaume de France, remporte à la bataille d’Hastings.

Le royaume scandinave de Knud le Grand

Couronné en l’abbaye de Westminster, son Domesday Book légalise la disparition de l’aristocratie anglo-saxonne au gré d’expropriations faites au bénéfice des propriétaires Normands. Puis, à la mort de son fils, le traité de Westminster intronise Henri Plantagenêt comme Henri II d’Angleterre. L’Empire Plantagenêt, dont les contours englobent l’Angleterre, l’Écosse, l’Irlande et les régions continentales de la Normandie aux Pyrénées, est ainsi fondé. Ce grand territoire permettra d’affecter d’importantes sommes aux croisades, mais aussi à la guerre contre le roi de France Philippe Auguste, même s'il ne pourra l’empêcher de prendre la Normandie, le Maine, l’Anjou, la Touraine et le Poitou. Des pertes
[8] territoriales finalement déterminantes dans la révolte de sa noblesse insulaire[9] et sur la place que l'Empire Plantagenêt laissera aux institutions administratives entièrement dédiées au commerce maritime et à la bancarisation.






[1] Les centres administratifs de Nicomédie et de Trèves pour l’Occident, de Médiolanum et de Sirmium pour l’Orient.

[2] La révolte d’An Lushan (755/763).

[3] L’ouvrage décrit une île de l’océan Indien où les arabes vendent les habitants à la peau « aussi noire que la laque ».

[4] « L’utilité de la monnaie découle de sa circulation et du système de prêts », Shen Kuo.

[5] Les armées carolingiennes y auraient décapité 4 500 godar suite à leur refus de conversion.

[6] Le trivium (la grammaire, la dialectique, la rhétorique) et le quadrivium (la musique, l’arithmétique, la géométrie, l’astronomie).

[7] Un bouddha, des monnaies arabes et des coquillages de la mer Rouge, au nord de l’île de Bretagne.

[8] Les pertes fiscales entraînent la création de l’impôt sur le revenu et l’augmentation par onze du scutage (le paiement d’un vassal à son suzerain à la place du service militaire direct).

[9] La chancellerie royale enregistrera la Magna Carta Libertatum, l’année 1215. Une charte de soixante trois articles établissant en droit l’Habeas corpus. Elle interdit l’emprisonnement arbitraire, garantit les droits féodaux et institue un contrôle de l’impôt par le Grand conseil du royaume.